Apparue à la fin des années 90, à la faveur du mouvement hip-hop indépendant qui sévissait alors au Canada et ailleurs, la connexion entre les scènes rap d'Halifax, Nouvelle-Ecosse, et de Toronto et London, Ontario, n'a jamais été rompue. Mieux, avec le temps, ses principaux acteurs ont poursuivi une histoire parallèle du rap, ils ont développé leur sous-genre à eux, à l'écart de toute mode, un genre fait de hip-hop fantaisiste et enjoué inspiré de la période old school, de raps rapides issus de la décennie 90, de scratches et de samples à tous les étages, d'un esprit nerd et potache, comme l'affectionnent souvent les rappeurs blancs de peau, de textes remplis à ras-bord d'allusions aux séries B, et d'un feeling très live, très dynamique, comme si (que ce soit le cas ou une illusion) ils étaient accompagnés de "vrais" instruments.

BACKBURNER  - Eclipse

Ces acteurs, Timbuktu, Chokeules, Psybo, Wordburglar, Jesse Dangerously, Johnny Hardcore, Ghettosocks, More or Les, Thesis Sahib, pour les plus connus, auxquels s'ajoute depuis peu le producteur et rappeur Savilion (un membre de Swamp Thing, et bien avant cela de Creature Box), ont décidé il y a quelques années de se produire tous ensemble, sous le parrainage de Thomas Quinlan, journaliste historique du mouvement indé, et fondateur du label Hand'Solo Records. Devenant le collectif Backburner, ces Canadiens avaient sorti Heatwave en 2011, un album en commun réjouissant. Cela avait alors pu ressembler à un coup, à une célébration unique de 15 ans de rap. Ils récidivent pourtant, près de quatre ans plus tard avec un second opus comptant encore plus d'intervenants, ceux du collectif, et des invités comme D-Sisive.

Eclipse, tant par le contenu que par la forme, ressemble à son prédécesseur. La pochette met en scène la même spirale. Après nous avoir parlé de canicule, notre vingtaine de rappeurs choisit de mettre à l'honneur un autre phénomène naturel. Et la formule est toujours la même, bondissante, truculente, humoristique, et parcourue de clins d'oeil à la pop culture, de Star Wars ("Scarecrow", "Death Defy ") à Retour vers le Futur ("DeLorean"). Cependant, comme le laissent entendre des tons plus noirs, Backburner cherche aussi à nous montrer sa face sombre. Enfin, "face sombre", c'est vite dit : en fait de ténèbres, c'est ceux des films d'horreur que le collectif explore, sur "Scarecrow" et sur "Goon to a Goblin", un titre qui détourne habilement quelques vers du "A Milli" de Lil Wayne. Il prolonge ainsi l'expérience déjà menée par trois d'entre eux, Timbuktu, Chokeules et Savilion, dans le cadre du projet Swamp Thing.

Mais pour le reste, c'est le même cocktail sautillant et jovial que sur Heatwave, ce sont les mêmes posse cuts parcourus de refrains entonnés à l'unisson, à la Jurassic 5, mais avec plus de tubes que Jurassic 5 n'en a jamais livrés. Il y a le single bien sûr, l'ode à la bibine "Bottle Caps", mais il y a plus fort encore, comme le bondissant "Death Defy", le manifeste "Eclipse", cet "Idea Junkies" avec un Wordburglar au sommet de sa forme, ce "Bad Lieutenants" porté sur la chose, et ce soutenu "In The Place" pas très différent de ce que le groupe Toolshed, dont proviennent certains Backburner, proposait une décennie plus tôt. Malgré leurs années d'écart, les deux albums de Backburner se valent, ils sont globalement bien, et ce n'est pas un mince exploit pour cette ribambelle de Canadiens encore trop méconnus et pas loin d'être quadragénaires.

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