WU-TANG CLAN - 8 Diagrams

Le Wu-Tang Clan est l'un des plus grands groupes que le rap ait comptés, sinon le plus grand. Et pourtant, son impact est inéluctablement circonscrit aux années 90. Ses sorties événements datent de ces années-là. A l'exception de Ghostface Killah et du retour (surcoté) de Raekwon à ses bases sur Only Built 4 Cuban Linx... Pt. II, ses membres ont peu brillé par la suite. Pire encore, il n'a pas vraiment eu de postérité. Qui donc, en effet, ont été leurs héritiers ? Et pourtant, leurs sorties collectives des années 2000 sont plus qu'honorables, comme en 2007 ce 8 Diagrams, premier album après un silence de 6 ans et la mort d'Ol' Dirty Bastard.

WU-TANG CLAN - 8 Diagrams

Cet album a divisé les fans. Il a même déchiré le groupe. Raekwon et Ghostface eux-mêmes l'ont renié. Ils ont critiqué la mainmise dictatoriale du RZA sur la bande et sa posture de hippie hip-hop. Et ils avaient raison, en grande partie. 8 Diagrams n'était pas un album de boom bap, il n'avait plus l'âpreté et la dureté qui avaient permis aux New-Yorkais, à l'époque même où le hip-hop s’amollissait, de replacer au cœur du jeu un rap de rue hardcore, brutal et bizarre. Bien au contraire, RZA prolongeait ici ses expériences de compositeur pour les films Ghost Dog, de Jim Jarmusch, et Kill Bill, de Quentin Tarentino. Le producteur du groupe nous offrait une musique cinématique, marquée par les ambiances, les mélodies, les guitares et l'absence des bangers rèches qui avaient émaillé les débuts du Wu-Tang. Le brut et le dépouillé "Take It Back" produit par Easy Mo Bee pis à part, RZA optait pour une musique soyeuse et sophistiquée.

L'influence cinématographique était patente sur "Rushing Elephants", qui samplait Ennio Morricone, ou sur "Unpredictable", qui semblait accompagner un film à suspense. La lenteur et la pesanteur dominaient, comme sur "Gun Will Go". Les chants étaient fréquents, comme sur le très bon "Stick Me for My Riches", un comble pour un groupe qui s'était vanté autrefois de se passer sans peine de refrains. Les samples bancals d'autrefois laissaient place à une musique orchestrée, dont l'exemple le plus extrême était "The Heart Gently Weeps", une adaptation anodine du "While My Guitar Gently Weeps" des Beatles, avec l'appui d'Erykah Badu, de John Frusciante des Red Hot Chili Peppers et de Dhani Harrison, fils de George et fan des rappeurs.

Et pourtant, à bien écouter 8 Diagrams, c'était toujours du Wu-Tang Clan. Les références au kung-fu étaient toujours présentes, naturellement, comme sur ce titre qui, en plus de dénombrer les membres survivants du groupe, s'inspirait de celui du film The Eight Diagram Pole Fighter. C'étaient toujours les mêmes rappeurs, chacun avec sa voix, chacun avec sa forte identité, et leurs thèmes restaient fortement ancrés dans la jungle urbaine. Method Man nous parlait de sa passion pour les joints, GZA évoquait le jeu d'échec, Ghostface Killah, quoique peu présent ici, jouait de ses associations d'idées, et même ODB apparaissait sur un "16th Chamber" posthume, ou de manière indirecte, sur l'hommage de "Life Changes". Le goût pour les expérimentations et pour les changements impromptus de directions était intact, tout comme l'ésotérisme, sur ce "Sunlight" abscons où RZA partageait en solo ses convictions de five-percenter. Les samples de soul (Curtis Mayfield sur "Campfire") n'avaient pas non plus totalement disparu. Et il y avait toujours des ambiances inquiétantes sur le superbe "Windmill", ou de la fougue sur l'haletant "The Wolf", qui bénéficiait du renfort de George Clinton, ni plus ni moins, ainsi que sur le (quasi) final "Tar Pit", où figurait une fois encore le vétéran p-funk.

Raekwon et Ghostface Killah s'en s'ont pris à RZA, mais c'était injustifié. Celui-ci voyait plus loin qu'eux. Il demeurait, plus que jamais, le moteur et le visionnaire du groupe. Plutôt que de courir après sa gloire d'antan, plutôt que de vouloir revenir à une époque disparue, plutôt que de se perdre dans l'illusion de sortir un nouveau chef d'oeuvre, le producteur assumait son âge et il faisait de la musique de vieux : plus sage, moins révolutionnaire, moins intense, moins possédée, mais fidèle à l'héritage de son groupe, le plus grand de l'histoire du rap.

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