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BILLY WOODS & KENNY SEGAL - Hiding Places

, 22:36 - Lien permanent

C'est un détail qu'on avait remarqué l'an passé, au moment où avait été vanté le troisième album d'Armand Hammer, Paraffin. Parmi les producteurs, contribuant à deux titres, figurait une vieille connaissance issue de la Côte Ouest : Kenny Segal. Et si l'on était plus vigilant encore, on notait qu'il avait déjà participé à Rome, le projet précédent. C'est via Elucid que la connexion entre le duo new-yorkais et l'héritier de la vaste communauté Project Blowed, s'est d'abord effectuée. Ils s'étaient côtoyés en 2015 sur le So the Flies don't Come de Milo (enfin, milo…), que Kenny Segal avait produit. Mais après la collaboration de l'an dernier, c'est avec l'autre moitié d'Armand Hammer, Billy Woods (enfin, billy woods…) que s'est embarqué le Californien, et qu'il a livré l'un des meilleurs albums du début 2019.

BILLY WOODS & KENNY SEGAL - Hiding Places

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Ce serait Kenny Segal qui aurait imposé à Billy Woods une sélection restreinte de beats. Mais à l'écoute de Hiding Places, on jurerait qu'il s'est passé exactement le contraire. Ce qui domine ici, c'est le rap sombre et rude du New-yorkais, plutôt que le style plus ludique et facétieux par lequel le Californien s'est fait connaitre sur Ken Can Cook, il y a dix ans déjà. La seule touche angelena de l'album, celui qui l'apporte sur le morceau "Speak Gently", c'est Self Jupiter, ancien de Freestyle Fellowship, et comparse attitré de Kenny Segal au sein du duo The Kleenrz.

D'emblée, les guitares inquiétantes de "SpongeBob" donnent le ton : la musique sera dissonante, discordante et déstabilisante. Elle sera faite d'un minimalisme bruitiste sur "Steak Knives", de parasites et de voix trafiquées sur "Bedtime", de bifurcations impromptues sur "Crawlspace", d'autres orages de guitare sur "Spider Hole" et "Speak Gently", le tout entrecoupé de faux calmes comme "Houthi", ou comme le chant fantomatique de Mothermary sur "A Day in a Week in a Year".

L'album parle d'argent, comme 95% du rap américain. Mais pas de celui qui coule à flot et qui vous file entre les doigts. Non, tout au contraire, c'est de celui qui manque dont nous parle Billy Woods sur "A Day in a Week in a Year", ou quand il consulte son compte bancaire au téléphone à la fin de "SpongeBob". Il reste fidèle à son milieu, celui des pauvres, lançant sur "Spider Hole" une pique à Nas et à ses escapades symphoniques au Carnegie Hall. Et ses paroles à lui, loin d'être inconséquentes, sont émaillées de références littéraires, voire géopolitiques.

Comme il se doit pour le fils d'un ancien membre du gouvernement zimbabwéen, on l'entend sur "SpongeBob" faire allusion aux fermiers blancs de son pays d'origine. Ou bien, sur le même morceau, il adopte la perspective d'un terroriste afghan. Avec ce rap politique (en plus d'être bruitiste et expérimental), Billy Woods est en fait, comme une bonne portion de cette scène marginale et underground à laquelle il appartient, un lointain descendant de Public Enemy.

I got a letter from my insurer the other day, opened and read it, said the treatment wasn’t covered, turned to the family like 'I guess just forget it'.

J'ai reçu une lettre de mon assurance l'autre jour, je l'ai ouverte, je l'ai lue, elle disait que mon traitement ne serait plus couvert, je me suis tourné vers ma famille façon "on oublie tout ça".

Paraphrasant l'introduction mythique de "Black Steel in the Hour of Chaos", cette phrase issue de "bigfakelaugh" dit tout sur la relation entre le légendaire groupe de Chuck D et cet héritier tardif qu'est Billy Woods. Au fond, c'est toujours le même rap qui est à l'œuvre, celui des déçus du monde et des gens qui admonestent, toutes viscères dehors. Mais ce rappeur-là a troqué la furie dénonciatrice et la fougue révolutionnaire des débuts, il a abandonné les adresses au gouvernement et à l'Amérique, pour la description défaitiste d'un quotidien morne ; ou bien, sur "Red Dust", pour un regard blasé sur l'état actuel du rap.

La rage et la colère sont là, mais souvent elles s'effacent derrière la dérision et un humour cryptique, comme quand, sur "Steak Knives", Billy Woods inverse les propos du "Elevators" d'Outkast, pour ironiser sur son statut d'artiste sans succès. Il ne se fait aucune illusion sur le monde, il préfère s'en tenir éloigné, comme il le dit sur le fielleux "Spider Hole". En bon misanthrope, comme l'annonce le titre de l'album, ce rappeur qui ne dévoile jamais son visage cherche un lieu où se cacher.

Billy Woods, au fond, se montre comme cette vieille baraque branlante qu'il a choisie pour sa pochette. Il est le produit d'un rap vieux et désabusé, d'idéaux vieux et désabusés, d'une Amérique vieille et désabusée. Il est le rap adulte, mais dans le bon sens du terme : celui qui, après des années de macération dans la pénombre des caves, vieillit comme le bon vin. Un vin costaud à avaler, et à deux doigts de tourner au vinaigre, mais plus que jamais âpre, tanique et puissant.

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