Début 2014, l'album commun de Freddie Gibbs et de Madlib a plutôt bien été reçu par la critique. Celle-ci, il est vrai, crie au génie à chaque fois que le producteur californien sort des disques. Elle le ferait encore s'il se contentait d'enregistrer les jappements de son chien. Mais dans ce cas précis, c'est plutôt justifié. Au terme de cinq années au cours desquelles chaque sortie de Fredrick Tipton (tel est son véritable nom) a compté de grands titres, ce disque lui apporte un surcroit de notoriété. Il le consacre, il le panthéonise chez tous les puristes, les intellos du rap, ceux qui valorisent plus que tout l'approche esthétisante d'un Madlib. Piñata, cependant, n'est pas la grande œuvre de Freddie Gibbs. Celle-ci, en fait, est sortie beaucoup plus tôt, en 2009, l'année même où le rappeur a commencé à pour de bon faire parler de lui.

FREDDIE GIBBS - Midwestgangstaboxframecadillacmuzik

2009, en effet, c'est l'année de l'émergence. Après une aventure avortée chez Interscope au milieu de la décennie 2000, le rappeur a repris le chemin de l'underground et lancé une longue suite de mixtapes remarquables qui lui permettront de travailler avec de grands noms du rap, puis d'être pris sous l'aile de Young Jeezy, avant de se fâcher avec. On pense à la première de la série, The Miseducation of Freddie Gibbs, qui compile des travaux passés. Mais il y a aussi la suivante, Midwestgangstaboxframecadillacmuzik, sortie avec DJ Skee, qui paraphrase elle aussi le nom d'un célèbre album de rap. Celle-ci, conçue sans doute sur un temps plus resserré, se montre plus cohérente et moins inégale que n'importe quelle autre œuvre signée Gibbs.

Midwestgangstaboxframecadillacmuzik, quel titre...

La plupart des termes concaténés dans ce long mot valise ont leur importance. A commencer par le premier, "Midwest", Freddie Gibbs rappelant ainsi son lieu d'origine, Gary, Indiana, une ville à forte population afro-américaine se débattant dans les difficultés. Toutefois, le mot qui importe le plus ici, c'est "gangsta". Le rappeur, en effet, va s'affirmer maintenant comme le meilleur héritier de la tradition du même nom, gangsta, avec tout son attirail de posture crâne, de violence, de drogues et de misogynie (particulièrement carabinée, ici, la misogynie).

Mais attention, ce gangsta-là, Freddie Gibbs l'écrit avec un grand "G". Ce n'est pas le gangsta paroxystique et nihiliste qui domine au XXIème siècle, mais un gangsta sérieux comme la mort, doté d'une épaisseur sociale et marqué par l'influence des grands de New-York comme de cette Californie où le rappeur s'est établi. Un gangsta rap, aussi, défendu par un homme doué d'une aisance hors-norme au micro. Gibbs, par ailleurs, fait preuve sur cette grande mixtape d'un tropisme sudiste suggéré par l'allusion à Southernplayalisticadillacmuzik, le premier album d'Outkast, souligné par de nombreux passages screwed ("Iodine Poison") et par la présence de Devin the Dude ("Sumthin' U Should Know"), renforcé par une pimpologie exacerbée ("Bussdown") et manifeste par l'usage d'une production souple et ensoleillée.

Cette production, parlons-en : elle est solide d'un bout à l'autre. Synthé haletant ("For My Niggas") ou tourbillonnant ("I'm the Man"), beat lourd et sépulcral ("Murda on my Mind"), cordes élégiaques ("Womb 2 the Tomb"), chants soyeux à tonalité émo ("One Mo' Time") ou finale aux somptueux entrelacs de guitare et de piano ("Higher Learning") : le rappeur trouve ici des sons à la hauteur de son rap, coulants, habiles, marquants, avec un systématisme qu'aucune autre de ses sorties, malgré d'autres très grands moments, ne retrouvera jamais.

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