Le rap avance si vite, au milieu des années 90. En 1997, en effet, c'en est déjà fini, à New-York, de l'ère classique du rap des rues froides. Après s'être imaginées sous les traits de parrains de la mafia avec Raekwon, Nas et Jay-Z, les cailleras parvenues de la Côte Est passent au fantasme supérieur. A l'époque de Puff Daddy, on met en scène une vie de luxe et de volupté. Le ton dur et sans concession d'avant ne perdure plus que dans l'underground, celui de Company Flow. Et celui-ci, forçant très sévèrement la dose question froideur et expérimentation, n'a plus aucune chance (ni aucune volonté) de toucher le grand public. Seuls ou presque dans ce registre, celui de Nas période Ilmatic et du Mobb Deep de The Infamous, sévissent alors Capone-N-Noreaga.

CAPONE-N-NOREAGA - The War Report

Pour le duo du Queen, l'heure de sourire n'a pas encore sonné. Les pseudos de Kiam Holley et de Victor Santiago l'annoncent, qui reprennent les noms d'un criminel et d'un dictateur (et criminel, aussi) notoires. Leurs acolytes eux-aussi, s'identifient aux grands ennemis de l'Amérique. Il y a un Castro et un Musaliny. Leur protecteur, Intelligent Hoodlum, s'appelle désormais Tragedy Khadafi. Et pour amplifier le message, tous ces gens adoptent une imagerie militaire, avec treillis et tout le tintouin. Assimilés à des zones de guerre, leurs divers quartiers du Queens sont renommés Koweït, Liban ou Iraq. Ces rappeurs, en somme, ne sont pas des tendres. Capone, d'ailleurs, croupit alors en prison, une incarcération qui a obligé le futur NORE à terminer cet album sans lui, avec le renfort de Tragedy Khadafi, si présent sur The War Report qu'il en est presque un membre honoraire du duo, son troisième mousquetaire.

Sur cet album, le ghetto n'est pas glamour. La seule préoccupation dans ce monde du deal de crack que nous dépeint d'entrée le très fort "Bloody Money", c'est la survie. Ce qui nous est présenté, c'est un univers de violence et d'adversité. On y parle de vengeance contre des types qui recèlent de la mauvaise came ("Stick You"), on y montre une hostilité féroce envers ceux qui jouent aux gangsters de studio ("Halfway Thugs"). C'est la même jungle urbaine que celle décrite autrefois par Donald Goines, une influence majeure du duo, deux morceaux prenant le nom de ses livres ("Black Gangstas" et le noir "Neva Die Alone"). C'est un monde où la délinquance va de soi, comme sur leur premier single, "Illegal Life", redoutable avec son sample dans le registre Bollywood. Quand C-N-N se dépeignent en rois de la drogue sur leur morceau de bravoure, "T.O.N.Y", leur refrain va jusqu'à parler de tuer un flic. Ils vont si loin dans l'outrage que certains titres ont dû être censurés, comme quand la mention d'un viol est éditée sur "Parole Violators". Même quand arrive le temps des sentiments sur le très bon "Live on Live Long", il s'agit encore, pour Noreaga, de rendre hommage à un Capone emprisonné.

The War Report c'est aussi, encore, l'époque de la rivalité entre les deux côtes. Capone-N-Noreaga nous en offrent un nouvel épisode à travers l'un de leurs morceaux les plus mémorables, un "L.A., L.A." (avec Mobb Deep et Tragedy Khadafi) qui se veut une réponse directe au "New-York, New-York" de Tha Dogg Pound (avec Snoop Dogg). Avec ses thèmes et ses références Black Muslim, avec sa production assurée par des pointures telles que Marley Marl, Buckwild, Havoc, Lord Finesse (et DJ Clark Kent), avec son art raffiné du rythme lourd et de la boucle, avec ces samples cinématiques où souvent le piano domine et qui parfois s'éternisent, The War Report, c'est en fait les derniers feux d'une grande époque, c'est l'ultime classique ou presque d'un très grand rap new-yorkais. C'est un album que le duo n'égalera plus, malgré la carrière faste d'un NORE popularisé l'année d'après par "Superthug", un single produit par des Neptunes, point de passage, en quelque sorte, entre une époque et une autre.

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