KA - A Martyr's Reward

A regarder de près les classements d'albums de fin d'année, à voir s'y accumuler des gens tels que les gaillards de Griselda, leur proche Mach-Hommy, le duo Armand Hammer, MIKE, Wiki, Moor Mother et quelques autres encore, il semble que le centre de gravité du rap se trouve à nouveau sur la Côte Est, en tout cas du point de vue de la critique. Celle-ci renoue avec ses vieilles amours, elle s'éprend à nouveau de cet après-boom bap audacieux et arty qu'elle avait célébré vingt ans plus tôt, déjà. Cependant, si quelqu'un parmi toute cette assemblée mérite de tels égards pour l'ensemble de son œuvre, le bientôt quinquagénaire Ka est celui-ci. Les divers albums-concepts qu'il a sortis au cours des dix dernières années, marqués par des thèmes japonais, grecs antiques ou bibliques, sont à chaque reprise aussi bons que les précédents.

KA - A Martyr's Reward

A Martyr's Reward ne fait pas exception. Celui-ci, cependant, ne s'embarrasse plus de cet attirail mythologique. Ka, cette fois, aborde plus frontalement les thèmes qui, au fond, ont toujours été les siens : sa vie, son milieu et la condamnation perpétuelle des Afro-Américains. Il fait du "rap conscient". Sur "Sad to Say", il parle de sa vie de chien et de ceux (ses exploiteurs ? les fans de rap ?) qui se font une joie d'en entendre parler. Sur "Enough Praise / Recovering", il dit que toute son existence n'est qu'une longue convalescence. Sur "Everybody Up", il enjoint à se sortir de là, à combattre le cycle infernal de la violence, voir celui du viol, quand il relaie le mot d'ordre "non c'est non". Sur "I Need All That", il réclame tout ce qui a été volé aux noirs : leurs styles, leur culture, leur musique, leurs danses, leurs âmes, leurs terres. Et ainsi de suite.

Ka, dans le même temps, encaisse les coups. Il les endure. Il vante sa résilience sur "Like Me". Sur "With All My Heart", il rappelle à ceux qui l'ont critiqué pour ses paroles polémiques que, pompier dans la vraie vie, c'est lui qui est allé au front quand les tours jumelles sont tombées. Sur "Having Nothin'", il est celui auquel la pauvreté a donné une raison d'être ("ne rien avoir m'a tout donné", répète-t-il comme un mantra). Et sur le titre central de l'album, "I Notice", appuyé par quelques paroles de la grande Nina Simone, Ka parle de son rôle vis-à-vis de ces injustices : prêcher, témoigner, au prix de son propre bonheur. Être un martyr en somme.

Ka, c'est quelqu'un qui dit. Ce sont des paroles qui comptent, des textes denses qui s'écoutent et qui s'analysent, avec des propos tout en tiroirs et en double-sens. La musique, elle, est réduite à son strict minimum. Les rythmes, dont on prétendait autrefois qu'ils étaient la seule composante du rap, s'effacent presque totalement. Les remplacent un piano en boucle ("I Nedd All That"), un cuivre essoufflé et déprimé ("Subtle"), ou bien une ambiance éthérée, troublée à peine par la voix de Joi, la chanteuse de la Dungeon Family ("Peace Peace Peace"). S'y substituent surtout les arpèges de nombreuses guitares, certaines en pleine errance ("Everybody Up"), d'autres chevauchant une nappe de synthé (le second mouvement de "We Livin’ / Martyr ") ou s'accommodant d'un orgue ("PWH"), et d'autres encore, électriques, comme sur l'orageux "Like Me". Et quand les percussions se placent enfin en évidence, comme sur "Be Grateful", un autre titre à guitare, c'est pour tonner, plutôt que pour marquer le rythme.

Cette production, pour l'essentiel, est assurée par Ka lui-même. Il fait tout tout seul, comme pour renforcer la caractère intime de cette sortie. Et quand il cherche du renfort, ce n'est jamais pour élargir ni pour diversifier son public : c'est au contraire avec des gens de la même école, des vieux de la vieille comme Preservation sur "Subtle", d'autres plus récents comme le Californien Navy Blue sur "We Livin’ / Martyr". Ce dernier titre explique aussi le titre de son album. Il est celui où il précise que la récompense du martyr en question, c'est la fin des souffrances. C'est la mort. Ka, donc, est ce martyr. Il se donne en sacrifice pour les siens. Et malgré toute cette noirceur, nous nous réjouissons depuis longtemps d'appartenir à sa secte.

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