MC SOLAAR - Prose Combat

Rétrospectivement, en y prêtant à nouveau l'oreille, il semble logique que Prose Combat ait été l'un des premiers vrais albums à succès du rap français. Tout, chez lui, parle de notre pays. Il est presque un fantasme. La sacralisation du texte, la prédominance du verbe ? On est en plein dedans avec Claude M'Barali, un bibliovore qui a étudié les langues et la philosophie, dont les paroles sont un tourbillon d'association d'idées et de mots, mêlant aux références populaires et aux clins d’œil au rap américain (le "Hollywood Burn" de Public Enemy devient "Hollywood Berne", le "rat-tat-tat-tat" de Dr. Dre intervient sur "A la Claire Fontaine"...), des noms de la grande culture, ceux par exemple de Rousseau, Rimbaud, Proust, Lacan et Duchamp.

MC SOLAAR - Prose Combat

Une musique ayant la délicatesse et le raffinement d'une figure de mode ? Cette case-là aussi est cochée, puisqu'il s'agissait là d'un disque French Touch d'avant la French Touch, cette école française des musiques électroniques dont Philippe Zdar et Boom Bass, à l'oeuvre à la production en appui au fidèle Jimmy Jay, deviendront plus tard de grands noms. L'influence de la chanson française la plus connue et la plus appréciée à l'étranger ? Elle crève les yeux sur le single phare de l'album, "Nouveau Western" à travers un sample du "Bonnie & Clyde" de Serge Gainsbourg. Prose Combat, c'est une vraie France de carte postale, c'est du rap français tel qu'on aurait imaginé le rap français, s'il avait fallu l'inventer d'un coup d'un seul.

Cependant, MC Solaar avait déjà une longue histoire en 1994. Et si ses auteurs ont parlé d'une certaine spontanéité dans le processus de création de Prose Combat, sa mise sur orbite n'a rien eu d'un hasard. Depuis "Bouge de Là" en 1990, l'un des premiers singles à succès du rap français, Claude MC avait vu son premier album, Qui Sème le Vent Récolte le Tempo, devenir disque de platine. Il avait connu aussi le début d'une carrière internationale, marquée par des tournées à l'étranger, une histoire d'amour avec les médias anglais et une collaboration de prestige avec Guru sur son projet Jazzmatazz., avec le morceau "Le Bien, Le Mal''. Aussi cet album a-t-il bénéficié d'une campagne marketing rondement menée, comme avec le beau clip conceptuel de "Nouveau Western", tourné à Paris, New-York et dans le Far West. Et au bout du compte, il triomphera encore plus que le précédent, devenant double disque de platine.

Il faut dire qu'il était bien conçu. Comme son prédécesseur, Prose Combat se caractérisait encore par l'humeur festive, les jeux de langage et le primat de l'égo-trip propre au rap des années 80. Il contenait des morceaux ludiques comme le posse cut "L’NMIACCd’HTCK72KPDP", avec Soon E MC, Les Sages Poètes de la Rue et Ménélik. Mais on y trouvait aussi un peu de la noirceur, de l'influence jazz et des commentaires sociaux de la nouvelle décennie. Il suivait le virage opéré par les Native Tongues, l'influence américaine la plus patente ici. Claude MC parlait de thèmes sérieux comme la nostalgie ("A la Claire Fontaine", "A Dix de mes Disciples"), la fuite du temps ("Obsolète"), l'impérialisme culturel des Etats-Unis ("Nouveau Western"), les mirages du showbiz ("Superstarr"), la violence et la guerre ("La Concubine de l'Hémoglobine"), la mort d'un être cher ("Dieu Ait son Âme"). Cela lui apportait une dimension nouvelle.

Prose Combat, certes, n'était pas parfait. Une fois passés les tubes comme "Obsolète" et "Nouveau Western", dégainés dès le début à l'exception du lascif "Séquelles", l'intensité était souvent moindre. Il a vieilli, il est un peu suranné, avec ses tournures et ses jeux de mot tirés par les cheveux ("un Etat d'Amérique dans lequel Harry zona", tout de même), avec aussi ce name-dropping de personnalités que les moins de trente ans ne sauraient connaître (Victor Pecci, Charlie Oleg, Tabatha Cash, Linda Evangelista, et d'autres), avec enfin ces intonations raggamuffin' un peu désuètes, et qui nous ramènent au temps où les scènes rap et reggae françaises étaient incestueuses. D'autant plus, bien sûr, que le rap français d'après deviendrait parfois plus sombre, plus sale et bien moins fréquentable que celui du gentil Claude.

Avec ses références de premier de la classe et son apparence sage, avec ses gentilles chansons parlant d'un amour respectueux comme "Séquelles", avec son adoubement par l'intelligentsia culturelle, ses Victoires de la Musique, sa participation aux tournées des Enfoirés, des inepties comme le single "Le Rabbi Muffin" ou son aventure avec la chanteuse de variété Ophélie Winter, MC Solaar est apparu très vite comme un rappeur trop propre et bien inoffensif. Aux yeux du noyau dur du rap français, il a été associé à cette variété qu'il vilipendait pourtant sur "Obsolète". Et ses démêlées judiciaires avec le label Polydor, qui empêchent toujours la diffusion de ses premiers albums, n'ont pas contribué favorablement à sa postérité.

Et pourtant, aux yeux de l'étranger, MC Solaar demeurera le rappeur français par excellence, l'essence même du style national, bien longtemps après son heure de gloire. Et aujourd'hui encore, à l'écoute ou à la réécoute de Prose Combat, en redécouvrant ce jazz rap suave très français à l'extérieur, mais très américain au cœur, si l'on oublie un instant l'existence de cette scène francophone, certes immense, mais si auto-centrée, si auto-référencée (et si soucieuse, aussi, de tuer quelques-uns de ses pères), on ne peut pas leur donner entièrement tort.

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PS : à lire pour approfondir le sujet, ce formidable dossier publié il y a quelques temps par L'ABCDR du Son et Le Mouv, où témoignaient les acteurs de Prose Combat.

mcsolaar.lemouv.fr

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