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TYLER, THE CREATOR - IGOR

, 16:21 - Lien permanent

Cela fait 10 ans maintenant que Tyler, the Creator a pris sa place dans le paysage du rap. Et à l'époque, il aurait été difficile de prédire le cours qu'a pris sa carrière. Dans un premier temps, on aurait pu penser que son rôle se serait limité in fine à celui de l'activiste, du leader, du gourou. Son destin aurait pu être, dans l'aventure Odd Future, de révéler de plus grands artistes que lui, comme Earl Sweatshirt, Frank Ocean, ou bien encore, en marge du collectif, Vince Staples. Ses premiers sorties ont été des événements, mais au bout du compte, tout sur Goblin, son premier album, n'était pas au niveau des abrasifs "Yonkers" et "Radicals", et ses projets d'après ont parfois déçu. Seulement voilà : une décennie plus tard, en 2019, Tyler Okonma est toujours là. Mieux, son cinquième album, IGOR, a été numéro 1 aux Etats-Unis, et il a recueilli des honneurs critiques presque unanimes.

TYLER, THE CREATOR - IGOR

A Boy is a Gun / Columbia ‎:: 2019 :: acheter cet album

Cependant, nous n'avons plus affaire au même Tyler qu'autrefois. Aujourd'hui, il aime toujours les expérimentations, ses morceaux changent encore de direction de façon impromptue, quelques moments demeurent brutaux comme "What's Good" et cet "Igo's Theme" vrombissant, l'horreur continue à le fasciner (il nous parle de Dracula, Igor est l'assistant terne et maléfique que la tradition cinématographique attribue au Docteur Frankenstein) et son influence reste la même : les sons des Neptunes et de N.E.R.D. l'ont traumatisé à vie. Mais dorénavant, c'est la face la plus ensoleillée de la musique de Pharrell (d'ailleurs présent ici) qu'il privilégie.

Ce n'est plus la formule agressive, dure et inconfortable que le Californien privilégiait en 2009, mais un rap qui dérive souvent vers le chant et qui déborde très généreusement vers le jazz, la soul et le R&B, comme avec la belle conclusion toute en mélodies vocales, guitare chatoyante et synthétiseur scintillant de "Are We Still Friends?". IGOR, ce n'est plus la musique misanthropique et claustrophobe de ses débuts, mais un blockbuster aux horizons larges où se bousculent les grands noms de l'intelligentsia rap et au-delà. Outre Pharrell Williams, viennent lui prêter renfort ni plus ni moins moins que Kanye West, Solange, CeeLo Green, Santigold, Jack White, Playboi Carti, Lil Uzi Vert et l'Anglais Slowthai, entre autres.

Sur sa mixtape Bastard, puis sur Goblin, Tyler était un adolescent cynique et insolent. Mais à présent il se penche sur ses sentiments et il se montre vulnérable, nous racontant tout au long de cet album concept son rôle malheureux au sein d'un triangle amoureux. Sur "I Think", un très beau duo avec Solange, l'irascible rappeur confie avoir connu l'amour. Sur "New Magic Wand", il implore l'autre de ne pas le quitter. "Puppet" est une réflexion sur la perte de liberté conséquente à l'amour. "I Don't Love you Anymore", est une tentative délicate de faire le deuil de ses sentiments. Quant au single qui porte l'album, "Earfquake", bien loin du rap abrupt de ses débuts, c'est une chanson de cœur brisé que l'intéressé avait d'abord proposé à Justin Bieber, puis à Rihanna, avant qu'ils ne la lui refusent.

Quand il avait lancé Odd Future, le vocabulaire homophobe de Tyler avait choqué. Mais cette fois, après avoir déjà entretenu le doute sur sa sexualité sur l'album précédent, Flower Boy, il prend la voie du coming out. Il y a sur "I Think" une référence à Call Me By Your Name, un film à propos d'un amour gay. C'est semble-t-il un homme qu'il regrette de voir revenir vers sa compagne, et à qui il manifeste son amour. Plusieurs fois, en effet, Tyler reproche à son partenaire de ne pas s'assumer tel qu'il est. Et sur "A Boy is a Gun", il l'appelle "my favorite garçon".

Enfin, pour l'anecdote, et comme pour parachever cette métamorphose, le rappeur prend désormais un malin plaisir à s'afficher avec une seyante perruque au bol blonde et dans des costumes rétro, avec un humour pince-sans-rire. Tyler, the Creator a donc bel et bien changé, du tout au tout. Et cela pour le meilleur : cet album concept compact qu'est Igor n'a pas volé son succès, il est son plus abouti.

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