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SAMEER AHMAD - Apaches

, 20:21 - Lien permanent

Bénéficiant des honneurs critiques depuis son album de 2014, Perdants Magnifiques, mais actif depuis plus longtemps encore, Sameer Ahmad fait du bon travail. Plus discret que beaucoup de rappeurs, il est une valeur plus sûre que la plupart. Cependant, sur son dernier projet, sorti à la mi-année, le garçon de Montpellier a mis les bouchées doubles. D'une durée courte, condensé, Apaches a tout d'abord profité d'un nombre appréciables de renforts. Parmi ceux qui ont concouru à la création de ce bel objet, figurent ces vieilles connaissances que sont les illustrateurs Lasse Russe et Hector de la Vallée, presque autant de producteurs que de morceaux, et les rappeurs LK de l'Hôtel Moscou et Nakk Mendosa. Mais que l'on ne s'y trompe pas, cet album est en premier lieu la chose de Sameer Ahmad.

SAMEER AHMAD - Apaches

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Avec Apaches, il excelle à son style de rap, un rap qui évoque plutôt qu'il ne raconte, jouant en permanence d'analogies, d'assonances, d'associations d'idées. L'album est un immense jeu de piste, un voyage à travers une myriade de références personnelles, où se devine autant l'homme instruit qu'est l'auteur (il est professeur dans la vraie vie), que l'adepte de pop culture. Sameer Ahmad empile les allusions aux grandes figures du hip-hop (Kool Herc, Tupac, Biggie, Wu-Tang Clan, Suge Knight, Andre 3000...) et de l'univers culturel afro-américain, comme Malcolm X ou Iceberg Slim. Il cite Serge Gainsbourg à deux reprises, il se réfère plusieurs fois à des passages de la Bible (les premiers mots de La Genèse, le Livre d'Ézéchiel, la Cène, la crucifixion...) et bien sûr, il exprime sa grande passion, le cinéma : outre les prévisibles Scarface et Le Parrain, sont évoqués ici Apocalypse Now, L'Odeur de la Papaye Verte, Rocky, La Planète des Singes, Il Etait une Fois dans l'Ouest, Il était une fois le Bronx... Ce disque est si touffu, il est si riche en tiroirs et en double-sens, qu'il est de ceux qui se redécouvrent à chaque écoute.

Derrière la thématique western du disque, soulignée ici par un extrait de Little Big Man, là par les samples de chants indiens sur "Sitting Bull" (ou sur "Safar" par des sons qui sonnent comme tels, ceux qui ouvraient autrefois le "Cannonball" des Breeders), c'est la biographie de Sameer Ahmad qui affleure, celle du fils d'Irak qui a fui le régime de Saddam Hussein pour s'établir en France. Derrière l'Apache, c'est l'Arabe qui se cache, via ses références au Moyen-Orient, à travers aussi la pochette du single annonciateur de l'album, "Sitting Bull", où figure une photo de son père après une séance de torture. C'est celui qui s'est établi dans le beau pays de Jacques Mesrine, comme il l'appelle, et qui y est devenu fasciné par l'Amérique, que l'on entend sur "Southside" établir un parallèle entre le Dirty South d'Outkast et ses bases montpelliéraines, et évoquer son statut de marginal du rap français.

Tout cela pourrait n'être qu'une virée absconse et égotiste dans l'univers personnel du rappeur. Mais comme pour rendre ce dernier plus avenant et plus universel, la production se montre de haut niveau. Elle est faite d'une musique oecuménique et sans âge, qui sait mêler samples à l'ancienne et rythmiques trap contemporaines, et qui prend parfois tout son temps pour se déployer, à l'occasion de longues introductions ou conclusions instrumentales. Elle est astucieuse, comme dans le cas de ce "Papa Legba" qui recycle intelligemment le violon de John Cale sur "Venus in Furs". Et malgré la pluralité des producteurs, sa qualité est constante, même si quelques temps forts se distinguent, comme "Sitting Bull", "C.A.B", "Logos", et le très beau finale de "H2O". A l'issue de l'écoute de Apaches, il n'y a plus aucun doute : Sameer Ahmad nous a bel et bien délivré sa grande œuvre.

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