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KENY ARKANA - Entre Ciment et Belle Etoile

, 23:21 - Lien permanent

C'est l'une des spécificités du rap en France. Pendant longtemps, très longtemps, on a considéré que son rôle était de porter un message. Preuve de ce vilain élitisme culturel si typique de notre nation, preuve aussi du mépris manifesté à son égard, y compris chez ceux qui prétendent en prendre la défense, la valeur du rap était censée résider dans ce qu'il disait de notre société, de nos quartiers, des aspirations de sa jeunesse, plutôt que dans sa qualité musicale. Alors même que ce genre, le rap ouvertement engagé, n'aura existé que par épisodes de l'autre côté de l'Atlantique, c'est ce que beaucoup attendent toujours de lui, ici en France. Et peu, dans ce domaine, n'auront aussi bien incarné cet engagement que Keny Arkana, en tout cas avec autant de succès public que celui de son premier album.

KENY ARKANA - Entre Ciment et Belle Etoile

Because Music ‎:: 2006 :: acheter cet album

Assez tôt sur Entre Ciment et Belle Etoile, dès ce premier brûlot qu'est "Le Missile Suit sa Lancée", la Marseillaise prétend qu'elle n'est pas une rappeuse, mais une contestataire qui fait du rap. Elle l'a prouvé à plusieurs reprises au cours de la décennie qui a suivi ce premier album, en prenant la défense de squats à Genève, en tournant aux quatre coins du globe un documentaire contre la mondialisation néo-libérale intitulé Un autre Monde est Possible, en se produisant du côté de Notre-Dame-des-Landes, en vivant quelques temps parmi les zapatistes du Chiapas, et en s'attaquant au Kärcher à un homme grimé en Sarkozy, la tête des Turc des rappeurs de l'époque, lors d'une cérémonie de remise du Prix Constantin.

Bien souvent, c'est aussi la militante qui s'exprime sur cet album, avec hargne, colère et passion, avec aussi les sons idoines, furieux et grandiloquents, comme le violon du morceau susnommé ou les guitares rock de "La Rage", voire avec des influences world music, logique pour cette rappeuse internationaliste et tiers-mondiste. Keny Arkana part à l'assaut des politiques, de l'Elysée et des hypocrisies françaises ("Nettoyage au Kärcher"), et elle invite la jeunesse du monde à l'insurrection contre un capitalisme dépeint sous les traits du diable ("Jeunesse du Monde", "Ils ont Peur de la Liberté"). Souvent, la rappeuse y va franchement, au bulldozer, à la mitraillette. Elle l'assume quand, sur "Je Suis la Solitaire", elle dit "je n'ai vu que les violences du système, donc excuse mon manque de nuance".

Car la rage de Keny Arkana n'est pas sans fondement. Elle trouve sa source dans son parcours même. La rappeuse, en effet, a eu une enfance et une adolescente tourmentées, faites très tôt de fugues, de petite délinquance, de vie dans la rue, de rapports conflictuels avec les autorités publiques et de séjours en foyer. Ces derniers, notamment, ont été le grand traumatisme qui a alimenté sa colère. Elle en témoigne à plusieurs reprises, sur l'autobiographique "J'Viens d'l'Incendie", sur "Je Me Barre", un titre qui lorgne du côté de la variété, où elle partage ses envies de fuite sur un mode extatique, et sur le fielleux "Eh Connard", une charge vengeresse contre le directeur de maison d'enfants qui a bien failli la détruire.

Quelquefois aussi, ses diatribes abandonnent les slogans et les discours formatés, elles délaissent ces attaques contre les "ils", les "leur" et "le système", au profit d'un discours plus nuancé. Sur "Le Fardeau", elle joue le rôle d'un junkie pour s'en prendre à la drogue, plutôt que d'opter pour la manière frontale. Sur "Victoria", elle incarne une jeune fille pour parler du destin maudit de l'Argentine, le pays de son père. Sur "Cueille ta Vie", elle dresse une galerie de portraits de gens dépossédés de leur existence, indépendamment de leurs âges et classes sociales.

Son rap est parfois plus personnel, plus ancré dans son expérience et dans son vécu. Tel est le cas de plusieurs de ces intermèdes spoken word nommés "Entre les Lignes" ou "Entre les Mots" qui parsèment l'album. Keny Arkana y privilégie les registres de la confession et de la prière, comme ce "Clouée au Sol" où elle avance que changer le monde commence par se changer soi-même. Tel est le cas aussi de "La Mère des Enfants Perdus", un titre remarquable où elle personnifie la rue, qu'elle présente comme une mère de substitution tentatrice et vicieuse.

Plusieurs de ces titres, les plus personnels, les moins frontaux, ceux où elle cesse de réciter le bréviaire altermondialiste pour ne plus parler que d'elle, sont parmi ses meilleurs, ses plus puissants, ses plus vrais. Ce sont les plus mémorables de Entre Ciment et Belle Etoile, et ceux qui légitiment la place de Keny Arkana au panthéon du rap français, et celle de cet album parmi ses grands incontournables.

Vos 5 albums / mixtapes 2006

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