AZEALIA BANKS - 1991

Autour de 2010, la pop américaine semblait profiter enfin des apports des musiques électroniques. A la manière de l'Euro-Dance, mais avec vingt ans de retard, elle vulgarisait les sons de la house, de la techno et des autres. Elle les avait enfin digérés, et transformés en une version mâtinée de chants, plus accessible à un large public. Et ce mouvement, représenté mieux que quiconque par Lady Gaga, touchait également le rap. On aime ou on déteste se souvenir, par exemple, de l'association entre Black Eyed Peas et David Guetta, ou de certains morceaux de Flo Rida. On se rappelle aussi qu'à cette époque, ce fut la voie choisie par une pure rappeuse, Nicki Minaj, dans sa quête de succès. Et puis il y eut aussi Azealia Banks, qui remis au goût du jour, à sa façon, l'alliance antique entre le hip-hop et la house music.

AZEALIA BANKS - 1991

Pour la petite histoire, l'ex-Miss Bank$ a partagé un temps son manager avec Lady Gaga, et les deux femmes ont travaillé ensemble, avant que l'incontrôlable rappeuse ne se fâche avec elle (et avec à peu près tout le monde, d'ailleurs, de T.I., Iggy Azalea, Lil' Kim et Kreayshawn à Elon Musk, en passant par un quidam français sur lequel elle aurait craché en sortant d'un avion). Mais la comparaison avec la chanteuse, ou avec le pop rap mentionné plus haut, s'arrête-là. Car Madame Banks, elle, animée par la soif et la fureur, rappait avec vitesse et agilité.

La sauvageonne d'Harlem, que sa mère aurait élevée à coup de battes de baseball, s'exprimait avec la hargne d'un vrai thug. Elle avait sur "1991" le même appétit d'argent que ses pairs rappeurs. Ses propos étaient sexuellement explicites, comme quand elle usait et abusait du terme de "cunt" et de son double-sens (le même en français que le mot "con"). Elle crachait sur ses rivales sur "Van Vogue". Elle utilisait les routines du rap quand sur ce titre s'entendaient des sons screwed. Et sa house music à elle était racée. Ce n'était pas la version lyophilisée qui triomphait alors en Amérique. En tout cas pas sur cet EP dense et court, nommé d'après son année de naissance, sorti suite au succès du single "212", et qui fut le point de départ, autant que le sommet, d'une carrière chaotique émaillée de frasques et de coups de gueule.

C'est que Banks, en 2012, avait déjà fait son chemin au sein d'un milieu branché international, dont elle avait adapté la musique et l'imagerie à la sauvagerie du ghetto. Signe qui ne trompe pas, après avoir sorti le morceau "Seventeen" (qui avait déjà pour particularité de sampler le groupe electropop anglais Ladytron), elle avait fait ses premiers pas avec Diplo, elle avait rejoint un temps le label londonien XL Recordings, et Paul Epworth, connu entre autres pour son travail avec Adele, avait été son producteur. Elle adoptait aussi la posture, popularisée par Kanye West et quelques autres, du rappeur fasciné par la mode, comme le montraient sur 1991 ces premiers mots déclamés en français, ces allusions à Paris et cette pochette, qui tous trois évoquaient la figure de Grace Jones. Enfin, conformément à cette musique house souvent associée aux gays, Banks fut l'une des premières à parler ouvertement de sa bisexualité, dans un milieu, le rap, où les minorités sexuelles ont longtemps hésité à sortir du placard.

Mais son milieu était distinct. Elle se situait à distance égale de la pop, de la branchitude et du rap canal historique, ce qu'elle montrerait sur ses sorties ultérieures, par exemple la mixtape Fantasea, où l'on croisait des passages chantés, d'étranges expérimentations, et Styles P de The LOX. A ce stade, cependant, ses projets seraient trop longs, trop éclectiques. L'engouement qui s'était saisi d'Azealia Banks après "212" laisserait place à des sorties repoussées, à des beefs sans queue ni tête, et à des choses aussi extramusicales que ses photos pour Playboy ou son bref soutien à Donald Trump. De tout cela, grâce à son alliance réussie entre rap et house, 1991 se distinguerait comme le seul vrai grand moment de la carrière de la New-Yorkaise.

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