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03 GREEDO - The Wolf of Grape Street

, 22:39 - Lien permanent

La Californie, contrée de tous les rêves, patrie du divertissement de masse, ultime usine à fantasmes, a toujours reçu une attention disproportionnée. Le rap nous l'a démontré une fois encore ces dernières années, sa relève ayant régulièrement été identifiée là-bas : le nihilisme d'Odd Future, le ratchet de DJ Mustard et d'YG, le rap adulte de TDE, ont tous été présentés, à un moment ou à un autre de la dernière décennie, comme le next big thing du hip-hop. A raison, parfois. Mais le plus souvent, de manière exagérée. Le premier, en effet, a sombré quelquefois dans un expérimentalisme de hipster rock sans grande portée. Le second, en bonne musique de danse, n'a pas toujours bien négocié le virage de l'album. Quant au troisième, il a été hypertrophié par ses prétentions et appesanti par le lourd poids de l'héritage culturel afro-américain. Mais avec 03 Greedo, dernière sensation californienne en date, nous touchons quelque chose de plus substantiel.

03 GREEDO - The Wolf of Grape Street

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Peut-être, en fait, parce que Jason Jackson est bien plus grand que la Californie. Ayant grandi entre Los Angeles et le Sud (et parfois, dans la rue), son style n'est pas unique. Il synthétise au contraire plusieurs sous-genres régionaux apparus ces derniers temps aux Etats-Unis. Il est aussi, comme Kodak Black à l'autre bout du pays, l'une des plus éclatantes manifestations de l'influence intarissable de Lil Boosie, avec sa posture de bandit triste mais irrécupérable, de gangster dépressif mais impénitent. Il est l'un de ses plus brillants disciples, avec son hédonisme de l'instant et son pessimisme à long terme. Il est, comme lui, de ceux qui brûlent le moment présent car il le sait fugace, comme il l'a fait avec ses projets : depuis qu'il a été mis en cause en 2016 par la police du Texas, pour avoir transporté illégalement de la drogue et des armes à feu, l'ancien Greedy Giddy a sorti en effet une palanquée de de mixtapes, la trilogie des Purple Summer plus deux autres, bourrées à ras-bord de morceaux. Puis l'engouement critique est monté à toute allure, au moment ou, en 2017, il rejoignait le Alamo Records de Todd Moscowitz.

Et en 2018, alors que s'est profilé sa condamnation pour les faits constatés au Texas (menacé de la prison à vie, il a finalement écopé de 20 ans), 03 Greedo a mis les bouchées doubles. Avant de devenir, comme Max B, comme Boosie lui-même, une autre légende du rap explosée en plein vol pour problèmes judiciaires, il a sorti son album, God Level, et avant cela un The Wolf of Grape Street qui, mêlant des titres inédits aux temps forts des projets précédents ("Rude", "Zonin" et le génial "Never Bend"), se présentait pour peu comme sa mixtape définitive. Signifiée par cette allusion au Loup de Wall Street (et à son gang, celui de Grape Street, une branche des Crips), cette ambition est d'ailleurs près d'être atteinte.

03 Greedo nous offre une version accomplie de son rap noir de condamné, passant en un instant d'un débit fier et véloce, à une voix prompte à la complainte et aux cris de souffrance, comme sur l'introductif "Drippin'". Il parle la gorge serrée de sa solitude et de sa paranoïa ("Paranoid Pt. 3"). Il évoque à plusieurs reprises la jungle urbaine dont il est prisonnier, et dont il est aussi un grand prédateur ("Vultures", "Chase", "Safety"). Il est un gangster introspectif, qui questionne ses sensations, son insécurité affective, ces sentiments qui le mettent mal à l'aise et qu'il préfère assommer à coup de drogues ("Substance"). Même quand il se vante, c'est dans l'urgence et la boule au ventre, pour conjurer un sort funeste qu'il sait inéluctable, comme sur "Look at me Know", quand il rappelle avoir l'âge que son père avait à sa mort. En bref, comme il le prétend sur "Voodoo", il est maudit.

Ce projet d'03 Greedo ne cesse même de devenir plus mélancolique à mesure qu'il s'écoule. Et logiquement, il est pour l'essentiel le sien. S'il invite des complices, il le fait avec mesure, en optant pour des voix aussi douloureuses que la sienne celle, aigre, d'OMB Peezy, et celle, rugueuse, d'un Ketchy the Great présent à de multiples reprises. Ou bien, au contraire, c'est le rap chantonnant de Yhung T.O. qu'il convoque sur "Bacc to Bacc", c'est celui plaintif de PnB Rock qu'il fait venir sur "Beat That Thang Down", en contraste avec ses raps les plus durs, ou en renfort à ses plus mélodiques. Ce personnel et complet The Wolf of Grape Street a déjà tout d'un testament, mais il est plus encore. Etant donné qu'03 Greedo résume à lui seul l'esprit du temps et l'héritage de ces dernières années ("j'ai l'impression d'être Future mélangé à Young Thug", déclare-t-il sur "Baytoven"), avec son rap triste marmonné, parsemé de flûtes et tenté par le chant, ce projet est, là-bas, dans l'éternelle Californie, le cœur palpitant de cette musique en 2018.

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