G.O.O.D. Music / Re-Up Records :: 2013 :: télécharger la mixtape

En 2013, l'industrie du disque avait totalement intégré l'utilisation du format mixtape dans sa stratégie marketing. Très clairement, cette sortie gratuite avait pour objectif de faire monter l'appétit pour Pusha T, et de préparer la sortie d'un premier solo, My Name Is My Name. Et elle y parvenait plutôt bien. Le titre, déjà, sonnait comme un manifeste. Il se prêtait à plusieurs interprétations, pouvant être tout autant une référence au Wrath of Kane de Big Daddy Kane, qu'une allégeance renouvelée à ce (co)caine rap dont Clipse avait été le groupe emblématique, ou qu'une allusion à son frère : alors que No Malice, qui venait de trouver la foi, était Abel, le préféré de Dieu dans l'Ancien Testament, lui serait Caïn, le mauvais frère. Pusha T, en effet, persévérait ici dans un rap de rue agressif et bouillant. Il s'affirmait encore comme le trait d'union entre deux époques, l'actuelle et les années 90, entre deux univers, New York et le Sud. Il était capable de lier l'immoralisme et les excès des seconds, à la dextérité verbale des premiers.

Cette capacité à concilier les mondes, Pusha T l'illustrait aussi par la liste de ses invités, considérable pour une sortie si courte (une demi-heure). Les beatmakers présents, notamment, incarnaient à peu près toutes les tendances : outre Kanye West et les Neptunes, attendus, Southside représentait Atlanta, Bink l'héritage Roc-a-Fella, Young Chop la drill music de Chicago, Harry Fraud la nouvelle vague new-yorkaise, et Jake One, son grand écart paradoxal entre le rap m'as-tu-vu et la scène backpacker. Ces grands noms de la production jouaient un rôle dans la qualité de la mixtape. Ils apportaient à l'ancien Clipse des sons de premier choix.

En œuvrant ensemble, Southside et Kanye West offraient à Pusha T le grand tube de cette mixtape, le furieux et démesuré "Millions". Sur "Blocka", Young Chop doublait sa musique hyper synthétique d'accents dancehall, avec la participation d'un spécialiste du genre, Popcaan. La tradition jamaïcaine était exploitée encore avec succès, dans une veine plus reggae roots, sur le "Take My Life" de Jake One. Sur "Road Runner", Harry Fraud apportait au rappeur, épaulé par Troy Ave, la musique majestueuse qui lui permettait de s'adresser à Dieu. Sur "Revolution", les pianos et les cordes des Neptunes l'aidaient à revenir avec aigreur sur sa carrière passée. Dans un genre cousin, Bink offrait quelques accents soul à la confession amère de "I Am Forgiven". Seuls deux ou trois titres tapaient à côté, comme "Doesn't Matter", avec un French Montana sous Auto-Tune passablement pénible.

La contribution de ces gens d'horizons divers était la force de Wrath of Cane, mais elle était aussi sa limite. A cause d'eux, elle manquait d'unité, elle était à goûter comme une suite d'en-cas, plutôt que comme un tout. Elle était aussi un état des lieux des diverses formes de rap actives à l'époque, tout autant qu'un nouveau départ pour Pusha T. Parfois, d'ailleurs, la prestation de l'ancien Clipse s'effaçait devant celle des autres. Sur "Millions", Rick Ross se montrait aussi charismatique que lui. Et sur "Trust You", les plus grands moments étaient le couplet et le refrain du nouveau chantre du gangsta mélancolique, Kevin Gates, le vrai grand homme du rap, en cette année 2013 où Pusha T aura su malgré tout rester pertinent.