Avec l’âge, le hip-hop canal historique, celui de la Côte Est dans les années 90, a suivi la même voie que d’autres musiques noires, jazz en tête. D’abord créé par les marginaux afro-américains, il est devenu avec le temps, pour partie tout du moins, une musique d’esthètes blancs. Il y a peu, je voyais quelqu’un ironiser sur Twitter (pardon, X...) à propos de cette assemblée de clones de The Alchemist que forment de nos jours les fans de boom bap et de ses résurgences à la Griselda. Et c’est juste. Ce public est aussi blanc, dégarni et peu sexy que celui d’autres musiques instituées.

YOUR OLD DROOG - It Wasn't Even Close

Depuis la grande époque du hip-hop indé, une scène très multiraciale, beaucoup de Blancs réinvestissent cette musique. Des Blancs originaires d’Europe de l’Est, même, pour être plus précis. Il y a dix ans, à tort (à propos des paroles) ou à raison (concernant le flow), on a parlé de l’Américano-Albanais Action Bronson comme d’une réplique de Ghostface Killah. Et peu après, ça a été le tour de l’Américano-Ukrainien Your Old Droog. Celui-ci a même été soupçonné d'être en réalité ce bon vieux Nas, sous un nom d’emprunt.

C’est en 2014 qu'on a confondu Dmitry Kutsenko avec l’auteur de Illmatic, mais c’est plus tard qu'il connait son temps fort, en 2019, la première de quatre années prolifiques. Le rappeur de Brooklyn sort alors trois albums, dont Jewelry, qui se penche sur son identité juive, et avant cela It Wasn't Even Close, peut-être son œuvre la plus célébrée à ce jour.

L’école de rap est bien en évidence. Elle est celle des prodiges de la boucle et du verbe, celle des gens intègres qui n’aiment pas montrer leur visage et qui refusent de voir leurs textes publiés sur Genius. Celle de Mach-Hommy, le producteur exécutif de l’album, celle aussi de MF Doom, de Roc Marciano et de Wiki, qui passent tous au micro, celle d’Evidence, de Daringer et de Tha God Fahim, qui concoctent quelques beats. Celle de "Tried By 12", le classique du East Flatbush Project, qui inspire un "Tried By 13" dissonant, curieusement sous-titré "Vaclav Havel", histoire de rester dans l'ambiance Europe de l'Est (oui, Centrale, je sais…). Elle est celle aussi, plus étonnant (quoique, il est lui aussi un revivaliste nineties) de Lil Ugly Mane, sur le mémorable "S'mores".

Your Old Droog prononce distinctement ses mots, il appuie sur les assonances et les allitérations, avec un boom bap noir et profond, avec une musique sobre à base de samples, de grosses caisses qui tapent ("90 From The Line"), voire de scratches (la fin de "RST"), une musique pouvant confiner au trip hop (l'instrumental "Haunted House Beat"), parfois même morne et fainéante ("Chasing Ghosts"), sa fonction première étant de mettre en valeur le travail lyrical du rappeur. Tout à son verbe, ce dernier y va même a cappella, en conclusion de "Ugly Truth" et de "Haunted House Beat".

Your Old Droog apprécie les instrus sombres et malaisantes, comme celle, très solide, pondue par Evidence sur "World's About To End", ou comme cette bien-nommée "Funeral March" bien lourde. Il aime les titres bizarres et expérimentaux, tels que ce très bon "Devil Springs". C'est du rap de daron maîtrisé, qui apprécie les ambiances rétro ("Babushka") et piano bar ("Bubble Hill"). C'est un hip-hop new-yorkais qui a mûri, s'est plus ou moins assagi et a blanchi avec ses fans, sans que cela soit nécessairement une mauvaise chose.

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