Quand il faut parler de l'œuvre de Freddie Gibbs, deux écoles s'affrontent. En raison de l'inévitable considération critique attribuée au moindre bidouillage signé Madlib, leurs albums communs Piñata et Bandana bénéficient d'une reconnaissance démesurée. Les plus avertis, eux, préfèrent The Miseducation of Freddie Gibbs et Midwestgangstaboxframecadillacmuzik, ses mixtapes de 2009, celles qui ont remis en selle le rappeur autrefois débarqué d'Interscope. Mais peu après cette réémergence du natif de Gary, quand Jeezy l'a placé sous son aile, on a aussi beaucoup attendu du projet Cold Day in Hell, celui qui aurait dû le placer en orbite.

FREDDIE GIBBS - Cold Day in Hell

Les invités en témoignent. Freddie Gibbs s'offre ici la compagnie de Freeway, de Juicy J, d'un 2 Chainz en pleine consécration, et d'une pléiade de producteurs importants de l'époque tels que Mike Will, DJ Burn One, J.U.S.T.I.C.E. League, Cardo, Block Beattaz, voire Big K.R.I.T. qui se charge du sommet de la mixtape, "Rob Me a Nigga". Gibbs, aussi, élargit son répertoire. Le patronage de Jeezy l'indique, le renfort de membres de son label comme Scrilla aussi, tout autant que la présence de plusieurs autres personnages d'Atlanta, tels qu'un Alley Boy en feu sur le "Rob Me a Nigga" susmentionné : Cold Day in Hell a une certaine coloration trap music.

Mais le rappeur se nourrit aussi du son de cette Californie où il s'est installé, par exemple sur "Menace II Society", quand il s'exprime au côté de Dom Kennedy et de Polyester sur un travail de Cardo. Sur la collaboration avec Juicy J, un très efficace "Str8 Slammin'", il s'essaie au style de Memphis, tandis que "Neighborhood Hoez" réinvente un morceau de DJ Paul, l'autre membre historique de la Three 6 Mafia. Gibbs se fend aussi d'un syndical morceau R&B, "So Amazin’", et d'un autre encore avec "Natural High", une énième ode à la weed, présentée sous les traits d'une femme aimante. Bref, il propose ici un album plus divers, plus éclectique et plus éclatant que ce dont il a l'habitude, comme le confirme la tournure orchestrale de l'introductif “Barely M.A.D.E. It” avec sa profusion de pianos, de flûtes, de guitare électrique et de chant mélodieux.

Le Freddie Gibbs éternel est pourtant bel et bien là. Son rap de gangster demeure différent de celui de Jeezy. Il n'est pas triomphal. Au contraire, il est tout comme l'annonce le titre de la mixtape : froid, et consacré à rendre compte de l'enfer du ghetto. C'est de cette jungle urbaine sans pitié dont il parle avec Freeway sur "Anything To Survive", ou encore sur "Let Ya Nuts Hang", quand il dit qu'il faut se montrer couillu pour y survivre. Sur le fantastique "Rob Me A Nigga", avec Alley Boy, il se dépeint sous les traits d'un criminel étranglé par les dettes contraint de tuer un associé pour s'en sortir. Dans cet environnement, en effet, l'amitié, la confiance et la loyauté n'existent pas, comme l'explique le conte de "My Homeboy’s Girlfriend", quand le rappeur couche avec la compagne de son ami et les entraîne vers une fin sanglante.

C'est du gangsta rap abrupt et pessimiste, plutôt que fanfaron et glorifié, celui qui nous ramène sur Terre et qui détruit nos mythes. Sur "187 Proof", par exemple, le rappeur rappelle que 2Pac et Biggie ont bel et bien été refroidis et qu'il serait temps de les laisser tranquilles.

C'est au bout du compte du pur Freddie Gibbs, avec juste un vernis CTE. Cette période qui s'est voulue centrale dans la carrière du rappeur, mais qui en vérité s'est montrée transitoire, est celle de projets souvent inégaux, avec bons nombres d'instrumentaux sans imagination, mais dont une poignée d'extraits trouvent à chaque fois leur place parmi les standards du rappeur. Avec Str8 Killa No Filla, Baby Face Killa et ESGN, Cold Day in Hell est indubitablement l'un d'eux.

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