SOREN BAKER - The History of Gangster Rap

Que Baudelaire, Verlaine et Rimbaud aient pu faire scandale autrefois, et même ce brave Flaubert, semble plutôt invraisemblable. Comment donc leurs textes, consacrés depuis longtemps par les institutions académiques, comment, ce qui se présente comme de la provocation désuète, ce qui semble même dénué de toute offense, a-t-il pu paraître si subversif à nos prédécesseurs ? Il n'est pourtant pas si compliqué de comprendre comment s'opère une telle légitimation. Il suffit pour cela de porter son regard tout près d'ici, vers le gangsta rap. En une génération, en effet, celui-ci est passé du statut de genre scandaleux, à celui de grande musique américaine cooptée jusqu'à la Maison Blanche. Il est entré dans les mœurs, et ne choque plus grand-monde, hormis peut-être, ici ou là, quelque saltimbanque du grand cirque télévisuel français, familier des réflexions hors-sol, peu au fait des réalités du rap.

SOREN BAKER - The History of Gangster Rap

Ce livre du journaliste Soren Baker le démontre. Non seulement confirme-t-il le long chemin parcouru par le gangsta rap : il témoigne lui-même de sa consécration, en se présentant comme une hagiographie. The History of Gangster Rap est en effet un beau livre, organisé méticuleusement de manière chronologique, au travers de chapitres focalisés sur des grands tournants de cette musique : les morceaux pionniers de Schoolly D ; ceux d'Ice-T, qui aura importé ce style sur la terre fertile de Californie ; la tornade N.W.A. ; la contribution des Geto Boys au mouvement ; la carrière solo d'Ice Cube, puis celle de Dr. Dre ; le passage du gangsta rap par le Sud avec Master P et son label No Limit ; sa résurgence et son triomphe avec les superstars 50 Cent et The Game ; la nouvelle génération californienne, représentée par des figures aussi contrastées que Kendrick Lamar, Vince Staples, YG, Nipsey Hussle et G Perico.

Pour accompagner son propos, Soren Baker a illustré son ouvrage par quelques photographies rares. Et comme son récit ne peut pas aborder tous les recoins du rap de gangster, il multiplie les encarts et les apartés à propos de scènes à part (celles de Chicago, de Sacramento, de Memphis…), de personnalités importantes périphériques au genre (King Tee, Too Short…), de rappeurs qui s'y sont opposés (Masta Ace) ou qui lui ont proposé une alternative (Murs), de la pochette mémorable du classique Doggystyle, ou de St. Ides, marque d'alcool emblématique de ce mouvement. L'auteur, bien sûr, n'a pas toujours pu faire le tour du sujet. Il a donc opéré des choix, comme ceux, à la fois acceptables et contestables, de faire l'impasse sur le hip-hop de rue new-yorkais (selon lui, une musique de bandits à l'ancienne, plutôt que du vrai rap de gangs) et de ne parler quasiment pas de la trap music, sinon pour souligner que son succès confirme la généralisation et la normalisation d'un gangsta rap désormais pris pour acquis.

Aujourd'hui, en effet, le rap de gangsters est partout, il est prédominant. Et on n'en finit plus de lui rendre hommage, à travers d'autres livres ou documentaires encore. On peut citer par exemple le Original Gangstas de Ben Westhoff, abordé récemment ici. Ce dernier, toutefois, ne dissimulait pas tout à fait la face sombre de certains rappeurs, comme la violence répétée de Dr. Dre à l'encontre des femmes. Alors qu'ici, sans doute parce que Soren Baker a voulu se concilier ces mêmes rappeurs qu'il a interviewés, tout cela est passé sous silence. Il n'est question que de l'ascension irrésistible, envers et contre tout, de cette forme de rap.

Il y a bien quelques moments qu'il ne peut pas taire, comme l'affrontement délétère entre les deux côtes et les meurtres respectifs de 2Pac et de Biggie. Mais la faute en est attribuée aux journalistes plutôt qu'aux artistes, et cela est présenté comme une crise de croissance, après laquelle les rappeurs sont revenus à la raison et sont devenus plus forts. L'auteur avance aussi, un peu trop systématiquement, un vieil argument globalement recevable mais à nuancer : celui selon lequel le gangsta rap ne ferait que reporter et refléter les problèmes de violence et de discrimination de la société américaine, qu'il serait leur conséquence plutôt que leur cause.

Soren Baker ne fait pas que documenter ce processus à l'oeuvre d'acceptation et d'exaltation du gangsta rap : il y participe. Ce beau livre soigné et respectable qu'est The History of Gangster Rap, cet ouvrage nourri de nombreuses interviews, participe au même mouvement que celui qui apporté le succès au film Straight Outta Compton, qui a offert un prix Pulitzer à Kendrick Lamar, qui a permis à ce dernier de promouvoir cet étrange oxymore que le gangsta rap "conscient", et qui vaut à Dr. Dre, Ice Cube, Snoop Dogg et 50 Cent d'être aujourd'hui de véritables institutions. Cela démontre que, maintenant, tout cela est de la musique de vieux, et qu'une nouvelle génération, venue du rap ou d'ailleurs, viendra sans doute un jour lui cracher dessus, qu'elle bottera sévèrement le cul de tous ces gangsters désormais institutionnalisés.

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