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ROLF POTTS - The Geto Boys

, 22:52 - Lien permanent

Rolf Potts est connu comme écrivain et essayiste spécialisé dans les récits de voyage. Il a écrit plusieurs livres dans ce registre, ainsi que des articles dans des revues telles que le National Geographic Traveler. Mais ce que l'on sait moins, c'est que l'envie de sillonner le monde a commencé par l'irruption d'un objet exotique dans la vie de cet Américain blanc issu de la classe moyenne : le disque The Geto Boys, sorti en 1990 par le groupe du même nom (en fait une refonte de leur album précédent, Grip It! On That Other Level, sous l'égide de Rick Rubin). Confirmant ce que beaucoup ont dit du gangsta rap, à savoir qu'il satisfait chez les blancs une envie de tourisme à moindre risque dans l'univers afro-américain, il a poussé Rolf Potts à commencer ses longues et ses lointaines pérégrinations par une virée dans le 5th Ward, le quartier de Houston dont est issu le groupe de rap.

ROLF POTTS - The Geto Boys

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De nombreuses années plus tard, en 2016, cette passion pour ce disque l'a conduit à lui consacrer un ouvrage dans la collection 33 1/3. Et bien qu'il soit toute autre chose qu'un critique musical, l'écrivain s'est plutôt bien sorti de cet exercice délicat : broder plus de cent pages durant sur un seul et même disque. A cette fin, il a utilisé la méthode habituelle, il s'est servi de l'album comme d'un moyen pour parler de sujets bien plus vastes : le succès du gangsta rap, l'irruption dans le hip-hop d'autres scènes régionales que le berceau new-yorkais, la carrière entière des Geto Boys, ensemble comme en solo, ou celle de J. Prince, le patron de leur label.

Et ce choix est justifié. Comme Rolf Potts le souligne, plus encore que We Can't Be Stopped, pourtant considéré comme le classique du groupe de Houston, The Geto Boys est un album-pivot. Il a élargi l'audience des intéressés, qui sont passés de sensation locale à phénomène national, et sont devenus parties prenantes du débat socio-politique américain. Plus coté, plus célèbre encore, grâce au single le plus emblématique du groupe, "Mind Playing Tricks on Me", l'album suivant ne faisait que capitaliser sur le succès du précédent. Mais c'est bien sur The Geto Boys que l'on retrouve d'abord ces éléments capitaux qui transformeront le rap.

Les plus évidents ont été évoqués : le triomphe futur du rap sudiste, qui a débuté avec eux et 2 Live Crew ; un ancrage local dans le 5th Ward qui, comme celui de N.W.A. à Compton, fait de l'appartenance au quartier un gage d'authenticité dans le rap (et qui garantit que les Afro-Américains ne seront pas dépossédés de cette musique, comme ils l'avaient été du jazz et du rock'n'roll) ; une vulgarité qui, en fait, est une constante dans la musique populaire, et que les rappeurs n'ont fait que rendre plus explicite qu'avant ; un gangsta rap si outrancier qu'il annonce la naissance d'un nouveau genre à part entière, l'horrorcore ; une fascination pour le Scarface de Brian de Palma qui perdure aujourd'hui chez des rappeurs de tous poils et de tous horizons. Au-delà de cet exemple, Rolf Potts signale qu'avec les Geto Boys, émerge dans le rap une nouvelle écriture, plus cinématique et plus cinématographique, et qu'elle est caractéristique de la génération VHS, celle qui, à l'instar de Quentin Tarantino, s'est gavée avec boulimie de toutes sortes de films.

Ces métamorphoses du rap que The Geto Boys annonce ou précipite, l'auteur les aborde dans des chapitres qui, tous, portent le nom d'une piste de l'album. Ces réflexions ne sont pas toutes neuves, mais Rolf Potts les expose avec la clarté et la fluidité qui distinguent les vrais écrivains. Le seul chapitre moins captivant est le plus autobiographique. Il est celui où il raconte son ancienne virée dans le 5th Ward, effectuée avec la compagnie et sous la protection d'un policier. Néanmoins, il est un moyen de plonger dans le contexte qui a donné naissance à la musique des Geto Boys, à savoir un quartier à dominance afro-américaine dévasté par le crack et son corollaire la violence. Il lui permet aussi de remarquer la différence de ce ghetto sudiste, avec celle véhiculée par l'imagerie new-yorkaise, et de séparer le mythe de la réalité. Il est aussi le moment, logique, où Rolf Potts rappelle à tous qu'il n'est pas un critique musical, mais qu'il écrit sur les voyages, et que cette touche personnelle est sa contribution à une histoire déjà très bien documentée.

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