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KANYE WEST - The Life of Pablo

, 23:01 - Lien permanent

Oublions un instant les frasques de Kanye West, qu'il s'agisse de ses propos en faveur de Donald Trump ou de sa récente hospitalisation, et concentrons-nous plutôt sur sa dernière œuvre. Car maintenant, a priori, on peut y aller. On peut en parler librement, comme s'il s'agissait d'un produit fini. Certes, par principe, elle n'en sera jamais une, mais il semble bien que The Life of Pablo ne bougera plus beaucoup. Sa dernière version, en effet, remonte à juin, et il n'a pas encore été question d'une autre mouture pour cet album d'un nouveau genre : une œuvre jamais achevée, un perpétuel work-in-progress, disponible uniquement sous forme électronique, et dont l'auteur ne s'interdit pas de présenter dans le futur des versions améliorées (il l'a déjà fait à deux reprises), à la manière d'un logiciel.

KANYE WEST - The Life of Pablo

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De par sa nature, le principal défaut de The Life of Pablo, pointé à l'envi par la critique, est son caractère décousu et désordonné. Fidèle à sa mégalomanie congénitale (il a organisé un grand raout au Madison Square Garden pour lancer cet album), Kanye West a livré une œuvre indigeste, pleine d'emphase et de boursouflures, dont le cœur est encore à peu près rap, mais où viennent se greffer des expériences gospel, soul ou house, ainsi que les samples d'artistes aussi divers que Nina Simone, Arthur Russel, Johnny "Guitar" Watson, Goldfrapp et Section 25. Rien ici n'est clair, pas même le Pablo dont Kanye déclare vouloir nous conter la vie. On pense bien sûr à Picasso, pour ses ambitions artistiques ; ou à Escobar, baron de la drogue devenu figure tutélaire ultime du rap de gangster. Mais Kanye West viserait en fait plus loin encore que ces deux personnages haut en couleur : c'est à Saint Paul de Tarse, l'"inventeur" du christianisme, qu'il ferait allusion...

Ces références ronflantes, cependant, importent peu. Elles ne sont que des étalons, que Kanye utilise pour positionner ce qui est le sujet central de l'album : lui-même. Tout, ici, tourne autour de lui, en conformité à la tradition égotiste du rap, mais de façon plus amplifiée encore. En plus de l'illustrer tout au long de ce projet, avec un univers musical de plus en plus délirant, il se présente comme un génie fou sur "Feedback". Sur "Wolves", il compare sa bimbo de femme à la Vierge Marie. Il décroche la palme du jeanfoutre sur "Famous" quand, en référence à ce moment fameux où il avait gâché la remise d'un MTV Award à Taylor Swift, il s'enfonce plus loin dans la goujaterie en déclarant avoir "rendu cette pute célèbre". Et au cas où tout n'est pas encore clair, quand il nous déclare son amour, le rappeur nous dit quelque chose comme : "je t'aime comme Kanye aime Kanye".

Victime d'une folie des grandeurs sans limite, Kanye West a embarqué dans son entreprise un nombre ahurissant de gens, rappeurs, chanteurs ou producteurs. Il les a entrainés dans une immense philharmonie pop, où toutes les tendances et toutes les grandes figures des musiques dites "urbaines" semblent représentées : un protégé historique (Kid Cudi), des rappeurs adultes et/ou "lyricaux" (Kendrick Lamar, Chance the Rapper, Vin Mensa), de jeunes (Desiigner) ou de moins jeunes (Max B, au téléphone depuis sa prison) pousses new-yorkaises, du pur-jus californien (Ty Dolla Sign), des vétérans (André 3000) ou des trappers (Young Thug) d'Atlanta, des producteurs d'hier (Rick Rubin, Havoc), d'aujourd'hui (Metro Boomin, Southside) ou d'entredeux (Swizz Beatz, Madlib), et toutes les nuances du R&B (Rihanna, Chris Brown, Frank Ocean, The Weeknd, The-Dream). Il ne manque guère que Diddy et Paul McCartney. Eux aussi, ont bien failli y figurer.

On pourrait continuer ainsi, à égrener la liste invraisemblable des personnes conviées. Cette profusion, de toute manière, n'est pas nouvelle. Kanye West avait déjà opté pour une démarche semblable six ans plus tôt, avec son gargantuesque My Beautiful Dark Twisted Fantasy. Mais ici, il franchit un pas de plus dans la démesure. Et il sait plutôt bien y faire, en la matière. Avec son ton geignard et sa voix sans charisme, Kanye West n'est pas, on le sait, un grand rappeur. Il demeure, à la base, un producteur, mais qui a élargi sa palette à la composition, et à un véritable métier de chef d'orchestre, porté par une vision que ne comprennent ou ne partagent pas nécessairement les musiciens impliqués.

Celle-ci existe, pourtant. Une écoute persistente de The Life of Pablo le prouve. Les preuves du génie de Kanye sont là, éparpillées sur cette longue suite de titres prompts à susciter la circonspection : les chœurs de "Ultralight Beam", emprunts de la religiosité qui a toujours animé le rappeur ; un "Famous" qui tient debout, malgré le mélange incongru de ses vantardises, du chant de Rihanna et du dancehall de Sister Nancy ; les passages introspectifs de "FML" et de "Wolves" ; la contribution du chouchou du complexe industrialo-culturel rap, Kendrick Lamar, sur "No More Parties in L.A." ; ce "Facts" qui lorgne du côté de la trap music ; ce "Saint Pablo" récemment ajouté, et absolument splendide ; la house de "Fade", dont la vidéo signale que Kanye West a définitivement investi un monde très bizarre. On saisit, avec The Life of Pablo, pourquoi il en effraie certains, on connaît la raison pour laquelle tous ne sont pas prêts à suivre cette personnalité imbuvable dans chaque recoin de sa folie. On les comprend très bien, mais ils ont tort.

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