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NICK TOSCHES - Country

, 22:58 - Lien permanent

Comme son titre semble l'indiquer, on croit d'abord que cet ouvrage est une histoire de la musique country. C’est en tout cas ce que l'éditeur avait commandé à l’auteur. Mais le vrai sujet traité ici est autre, et c’est le sous-titre qui l’indique : The Twisted Roots of Rock'N'Roll, les racines tordues du rock‘n’roll. Même si il remonte très loin, jusqu’à l’Antiquité et au mythe d’Orphée, c’est à l’aune du rock que Nick Tosches aborde son sujet, c’est pour retracer le chemin qui, via la country, mais aussi le blues, a mené à la musique dominante de son temps.

NICK TOSCHES - Country

Da Capo Press / Allia :: 1977 / 1996 / 2000
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Ce faisant, le journaliste et écrivain combat nombre d’idées préconçues sur la musique, des idées qui persistent encore aujourd’hui. En traçant le portrait d’artistes passablement débauchés, voire infréquentables, ceux même qui ont façonné le genre, il s’oppose à la country propre sur elle de Nashville, à cette bande-son des valeurs de la droite américaine, à cette musique du brave Américain blanc des campagnes qu’elle a fini par devenir. Mais en même temps, il s’en prend aussi à ses adversaires, les enfants libertaires des années 60 et 70, en leur rappelant que la révolte rock‘n’roll a eu des précédents, qu’elle est même particulièrement fade et douce comparée aux ardeurs des artistes country excessifs, furieux, libidineux et destructeurs qui en ont construit les bases.

Nick Tosches s’interdit d’opposer les deux genres. Le rock, pour lui, c’est la continuité de la country, de la vraie, de celle qui existait au début du XXème siècle, voire au XIXème, et pas de la country réinventée exhibée par Nashville. Il le démontre en insistant sur les racines country des premiers grands noms du rock‘n’roll, ou en rappelant que les excès invraisemblables d’un Jerry Lee Lewis, plus extrêmes que tout ce qui suivrait dans les décennies suivantes, avaient eu des précédents. En remontant aussi loin que les XVIIème et XVIIIème siècles, à l'époque des pionniers, il décrit une Amérique originelle sale, luxurieuse, violente et barbare, différente de celle empreinte de christianisme et de valeurs familiales fantasmée par le public country de l’époque où il écrit, et encore aujourd’hui.

Tosches combat d’autres idées reçues encore. Celle, par exemple, de genres musicaux irrémédiablement séparés par les barrières raciales. Son livre contredit ceux qui imaginent que la country est le pur produit de l’Amérique blanche et rurale, tout comme ces autres qui pensent que le rock est une musique volée aux Noirs. Il multiplie les anecdotes pour prouver que les artistes crossover ont existé bien avant Sly Stone et Jimi Hendrix, que folk, blues et country n’ont jamais cessé de s’influencer les uns les autres, que de tout temps il y a eu des emprunts, des influences, des groupes mixtes, que des thèmes et des paroles sont passés d’un registre à l’autre, que la steel guitar des uns et la slide guitar des autres ont la même descendance, à savoir la guitare hawaïenne de la fin du XIXème siècle.

Bref, Country va bien au-delà de ce qui, à prime abord, semble être son sujet. C’est un livre d’une portée d’autant plus grande qu’il délivre des enseignements qui dépassent la musique : il est une réflexion sur la dialectique entre la tradition et l'innovation, deux notions que Tosches renvoit dos-à-dos. A ceux qui croyaient perpétuer une tradition musicale, il explique que la country de la fin des 70's est un mutant, une métamorphose, une réinvention. Aux autres, les enthousiastes de la révolution rock‘n’roll, il démontre que rien n'est jamais neuf, que les artistes n'ont sans cesse fait que recycler des thèmes et des formules éprouvés dans le passé, que l’avant-garde est un leurre, une naïveté. Nous croyons sans cesse réinventer ce qui nous a précédés, car nous oublions le passé. A moins, comme Tosches, de jouer à l’archiviste, nous ne savons plus d’où nous venons, nous pensons innover alors que nous régurgitons en fait des influences immémoriales.

Le vrai, le seul changement récent, en fait, c’est la technologie, c’est l’irruption des méthodes d'enregistrement dans l'Histoire de la musique. C’est parce qu'il ne reste aucune trace des oeuvres d’avant que la masse, qui a découvert le rock'n'roll d'un coup d'un seul, n’a pas perçu à quel point il était ancien. Que ses airs, ses thèmes, ses attitudes, avaient été avant ceux de ménestrels américains de toute race, eux-mêmes héritiers d’influences européennes médiévales ou antiques. Tout cela, jusqu'à l'invention du disque, se perdait et s'oubliait toujours.

Country est un grand livre sur la musique parce qu’il dépasse son sujet. Mais ce n’est pas tout. Grand, il l’est aussi pour sa qualité formelle, pour son style narratif. Nick Tosches n’est pas que journaliste. Il est aussi poète. Et cela se voit dans la structure même du livre, qui se refuse au récit chronologique, qui n’est qu’une succession de faits, de récits, d’anecdotes. L’auteur n’explicite en effet jamais ses thèses. Il les illustre, il les démontre par l’exemple, jouant à loisir de l’ironie et de la provocation, dans un style très factuel, et pourtant littéraire.

Certains, pour moquer les critiques, prétendent parfois qu’ils s’abritent derrière les travaux des autres pour pousser leurs propres idées. Cela est parfaitement vrai. C’est même précisément, en partie, ce que Tosches faisait avec Country, pas tant un livre sur les œuvres composées par d’autres, qu’une véritable œuvre en soi.

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