Fake For Real

Depuis 1997 : critiques, dossiers, sélections et autres papiers, dédiés au rap (et parfois à d'autres musiques)
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ETIENNE MENU & JAN KRSN - Faces B

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Tout commence le jour où Christian, fan de musique et gros collectionneur de disques traqués sur eBay (toute ressemblance avec une personne existante est, je suppose, purement fortuite) fait découvrir à Alain d’obscurs hard-rockeurs texans des années 70, The Barons. Intrigué, ce dernier décide de mener une enquête sur ce que les quatre membres du groupe sont devenus après leur séparation. Plus tard, au cours d’une émission de radio, il relate l’étonnante destinée de chacun.

ETIENNE MENU & JAN KRSN - Faces B

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KRSN et Etienne Menu ne sont pas des inconnus par ici. Le premier, illustrateur, ancien grapheur, a, entre autres travaux, signé la pochette du Beat Down de Para One chez Institubes. Le second, en plus d’être l’un des fondateurs du même label, a traduit en français les excellents Rip It Up and Start Again de Simon Reynolds et Turn the Beat Around de Peter Shapiro, ainsi que Le Dictionnaire Snob du Rock.

Avec ce roman graphique qu’est Faces B, l'un a allié son trait noir à la culture musicale de l’autre, pour raconter, à travers le destin de chacun de ces fameux Barons, une histoire fictive et parallèle du "rock", au sens large. Car si le groupe découvert par Christian n’a pas survécu, ses membres ont poursuivi séparément de longues et riches carrières dans la musique. Et c’est chacune de leurs histoires, toutes abracadabrantes, qu’Alain s’emploie à relater l’une après l’autre.

Il nous parle donc de Frank Sebesta, le clavier du groupe, lanceur en Europe de nouvelles tendances musicales, de concepts audacieux mais efficaces, comme le visual metal, le R&B gothique ou le gangsta rap gay. Puis vient le tour de Ralph McCauley, le batteur, le mélomane du groupe, son vrai artiste (son junkie, aussi, ça doit aller de pair), en quête d’une world music qui soit à la fois authentique et acceptable pour les oreilles occidentales. Le suivant, John Anderson, le guitariste, est un business man qui se construit en France un empire en promouvant une musique fonctionnelle, destinée à servir de support éducatif pour les jeunes. Enfin, Vance Charles, le chanteur, le plus connu des quatre, s’est illustré en mettant sa mort en scène, et en gérant de loin une impressionnante carrière posthume.

Tout cela se boit comme du petit lait. Le format BD et le crayon expressionniste de KRSN (ces visages laids mais crédibles dessinés en noir et blanc, avec des allures de clowns tristes) facilitent la lecture. Et les auteurs s’en donnent à cœur joie pour inventer des concepts musicaux, des noms de groupes abscons et des titres d’albums plus ingénieux ou farfelus les uns que les autres. Une chanson de ce genre improbable qu’est le free zouk s’intitule "Tu Infectes mes Affects", les rappeurs gangsta gays chantent "Koup 2 Foudre à la Cave", des goths sortent Let It Bible, et de la fausse musique kazakhe sort sous le nom de Steppes Ahead.

Malgré l’absence de couleur et les mines peu amènes des protagonistes, cet humour déborde dans les illustrations. Mémorable est ainsi cette page pleine des logos menaçants de groupes hard-rock aux noms aussi improbables que Sympa, Gravat, Facture, Méchant, Rato et Egliseu, censés illustrer le décalage entre graphisme et musique à la base du visual metal, mouvement lancé par Sebesta.

Tout cela n'est que pure fantaisie. Mais tout de même, ce n’est pas sans clins d’œil à la vraie histoire de la pop music. La musique fonctionnelle d’Anderson fait écho à ce qu’elle est devenue à l’heure du MP3 et des disques gratuits : un bruit de fond, un accompagnement sans valeur intrinsèque pour des activités aussi triviales que passer la serpillère, faire des jeux vidéos ou se rendre en métro au boulot.

La carrière posthume de Charles en rappelle également bien d’autres, jusqu’à ce bon vieux Michael Jackson soudainement redevenu génial et fréquentable après son décès prématuré. Ses faux disques vintage évoquent aussi nos années 2000, où n’importe quel album potable du passé devient un lost classic, où l’on invente des chefs d’œuvre oubliés en assemblant des vieux titres jamais sortis (le Colour Green de Sibylle Baier est l’exemple qui me vient à l’esprit) ou en versant dans le canular (citons ce fake récent qu’est le Recordings 1969-1988 d’Ursula Bogner).

Les Barons n’ont jamais existé, mais leurs histoires ne sont pas si imaginaires que ça. Elles illustrent chacune les quatre grandes dimensions de la musique populaire contemporaine, les quatre raisons d’en faire, de l’aimer, de s’y intéresser.

Avec Ralph McCauley l’ethnomusicologue, nous avons affaire à l’esthète et au mélomane, au vrai, à celui qui s’intéresse à la musique pour elle-même, en quête de l’authenticité, du ravissement, de la note bleue. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a livré le seul bon titre de ce groupe plutôt médiocre qu’étaient les Barons, et si ses anciens collègues lui ont piqué allègrement ses idées musicales.

Sebesta est un autre type d’artiste, moins mélomane que situationniste, une sorte de Malcolm McLaren qui, comme ce dernier, ne croit pas en l’intérêt strictement musical de la pop music, mais s’emploie à développer des concepts et à les mettre en scène, jouant au petit chimiste. Il représente une conception largement répandue dans l’élite européenne, relayée par des émissions telles que Trax sur Arte, selon laquelle la musique populaire vaudrait bien davantage pour les cultures et les modes de vie qu’elle révèle, que pour sa valeur musicale propre.

Avec Anderson nous quittons le domaine artistique pour la sphère industrielle. Avec lui, la musique est envisagée de façon fonctionnelle et utilitariste. Non pas comme une fin en soi, mais comme un moyen, au service d’intérêts égoïstes (s’enrichir, gagner en pouvoir), ou politiques et sociaux (éduquer les jeunes).

Enfin, avec Vance Charles, nous entrons dans la dimension people de la musique, dans le star system, nous côtoyons les groupies. Ce qui importe, ce sont les qualités surnaturelles et prométhéennes de l’artiste, la fascination qu’il exerce, son statut de surhomme et d’idole capable d’exercer une attraction au-delà de la mort, avec ses effets pervers de délire passionnel et de manipulation des foules.

Ces histoires nous ramènent à l’époque contemporaine et aux raisons de plus en plus différenciées de consommer ou de produire de la musique. Certes, les mondes musicaux continuent à communiquer entre eux et à se fertiliser, comme quand le concept musical des soucoupes roulantes, inventé par Sebesta, échappe à son créateur et donne des idées d’un autre ordre à McCauley. Mais contrairement aux années 1960 et 70, nous n’avons plus de Beatles ou de David Bowie pour chercher à atteindre simultanément la perfection musicale, le succès populaire, l'adulation des foules, à gagner des pépettes et à faire naître des modes d’expression en phase avec la société de l'époque. Tout cela s’est fractionné et dissout. Aujourd'hui, les Barons ne pourraient plus travailler ensemble. A moins que...

Que cet article, toutefois, n’induise personne en erreur. Faces B n'est pas un essai sur la musique. C’est d’abord de l’humour, de la fantaisie et de l’imagination. Bref, deux auteurs qui se sont fait plaisir. Mais c’est aussi, quelque part, un regard cynique mais juste sur le cirque de la pop music, sur la "great rock’n’roll swindle".

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