WILL HAGLE – Madvillainy
Publié le 9 mars 2023,
chez Bloomsbury Academic.
Quelques volumes s’en distinguent, mais dans l’ensemble, la collection 33 1/3 est médiocre. L’idée, traiter dans le détail un album classique de la musique, est bonne. Mais par nature, elle attire un certain type d’auteurs : les très regrettables rock critics, des plumitifs convaincus qu’ils parlent d’art (voire pire : persuadés qu’ils ont eux-mêmes pour mission d’en faire, en plus d’en parler). Pour s’en convaincre, Il n’y a qu’à voir les albums privilégiés par cette série dans la filière du hip-hop : My Beautiful Twisted Dark Fantasy, A Bizarre Ride II The Pharcyde, Endtroducing…., Paul’s Boutique, Illmatic, It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back, People’s Instinctive Travels And The Paths of Rhythm, Uptown Saturday Night, To Pimp A Butterfly, Donuts, Madvillainy.
Tous sont des totems journalistiques. Le dernier mentionné, tout particulièrement.
Madvillainy was a big favorite among the « backpack hip-hop » and « internet hip-hop » scenes of the time, where superfans would act as marketing nodes, spreading the words among their contacts. Our impression was that Stones Throw did an excellent job of cultivating this type of attention and support.
Madvillainy était un favori des milieux « backpack hip-hop » et « Internet hip-hop » de l’époque, où des fans acharnés jouaient le rôle de relais marketing, faisant passer le mot auprès de leurs contacts. Nous avions l’impression que Stones Throw parvenait particulièrement bien à exploiter ce type d’attention et de soutien.
Cette observation d’un certain Michael Bull, citée à la fin de ce petit livre signé Will Hagle, dit tout. Nous le savons. Nous le corroborons. Car nous y étions, nous. Nous faisions alors partie de ces backpackers et de ces amateurs d’Internet rap dont il est question ici, ces gens décrits plus tard comme des amateurs d’un « intellectually leaning, conscious, gritty traditionalist sample-driven hip-hop » (un hip-hop intellectualisant, engagé, d’un traditionalisme brut et axé sur les samples).
Madvillainy est depuis le début, avant tout, un chouchou de la critique et des puristes. Il l’est parce qu’il réalise leur principal fantasme : flatter l’intellectualisme et le traditionalisme en question. Transformer le hip-hop qu’ils ont connu plus jeunes en art, avec ces textes à tiroir imbibés de pop culture déclamés par MF Doom, avec ce sampling savant qui exploite la fibre jazz prononcée de Madlib et qui s’inspire de son séjour brésilien. Avec aussi cette pochette arty devenue culte.
Puisqu’il veut être à la hauteur de son sujet, Will Hagle joue du concept. Il cherche à brouiller les pistes, comme s’il était lui aussi vêtu d’un masque et qu’il interprétait un héros de comics. Résultat : le livre est encombré de passages inutiles où l’auteur nous raconte les aventures d’un certain Dr. Truthaverse, où il mentionne son « père intelligence artificielle » et où il se fait appeler « moi », à la française. Or, rien n’est plus pénible qu’un critique qui s’éprend d’écriture avant-gardiste.
Par chance, quand il ne part pas dans ces délires, Hagle fait le job. Il a interviewé la manageuse de MF Doom (Walasia Shabazz), les rappeurs qui ont contribué à Madvillainy (Wildchild, M.E.D.) et des membres de Stones Throw. Et à l’aide de ces témoignages, il décrit la genèse de l’album, dans ses deux versions : celle qui a fuité en 2002 sur Internet, et la définitive en 2004. Il commente aussi plusieurs morceaux, sans rentrer dans la pénible exégèse à laquelle cet album se prête si bien.
On le redit : Madvillainy est depuis le début, avant tout, un chouchou de la critique et des puristes. Mais il a une particularité : cet album, en effet, s’est imposé avec le temps. Il s’est popularisé, au-delà même de cette univers backcpacker dont il est issu. Année après année, son aura s’est étendue. Les stats de streaming le montrent : ses écoutes ont augmenté de façon exponentielle.
Et cela change beaucoup de choses. En particulier, dans ce monde, l’underground, soi-disant désintéressé. Le plus remarquable, dans ce livre, ce sont les témoignages divergents qui se confrontent, concernant la genèse de Madvillainy. Ce sont les rancœurs qui s’expriment et qui s’accumulent, chez des contributeurs qui n’ont pas perçu leur part, et qui accusent Peanut Butter Wolf d’être parti avec tout le gâteau. A Deadelus, qui n’a pas touché un centime mais qui est satisfait que son sample sur « Accordion » ait attiré l’attention sur lui, répond une Walasia qui estime n’avoir pas été créditée à la hauteur de sa contribution : un tiers de l’œuvre prétend-elle.
Ce livre, par moments, c’est une plongée cruelle et édifiante dans le petit monde mesquin de l’indé. Ce sont ces sentiments humains qui transparaissent, les bons comme les mauvais, quand l’impensable (le succès) survient, et que s’étiole la façade idéologique de toute cette scène.