KNEECAP – Fenian

KNEECAP – Fenian

Sorti le 1er mai 2026,
chez Heavenly Recordings.

Ils réfuteraient le dernier mot de ce terme, néanmoins Mo Chara, Móglaí Bap et DJ Próvaí sont, aujourd’hui, les francs-tireurs de la musique britannique. Ces rappeurs qui mélangent culture ghetto et activisme nationaliste irlandais en Ulster (et qui se sont nommés d’après un cruel châtiment infligé par l’IRA) ont même choqué au-delà du Royaume-Uni quand leur fervent activisme pro-Gaza leur a valu d’être accusés de soutenir le terrorisme. Quand, ici même en France, leur programmation à Rock en Seine a fait perdre au festival ses subventions et qu’ils sont devenus (à tort, nous affirment-ils) « ces rappeurs irlandais qui soutiennent le Hezbollah ».

Tout cela, au fond, serait peut-être moins problématique si Kneecap n’était pas un bon groupe. Leur dernier album, Fenian, enregistré à l’issue de tout ce barouf médiatique, en est la preuve.

Le militantisme est leur fonds de commerce. Il est donc toujours là. Plus que jamais. Leur emblème, une cagoule tricolore aux couleurs de l’Irlande, orne la pochette. L’album est nommé d’après les anciens guerriers irlandais. L’identité nationale est le sujet du très bon « Smugglers & Scholars ». Les textes sont en gaélique autant qu’en anglais, et cette langue est défendue âprement sur « Gael Phonics ». L’occupation anglaise est vilipendée sur « Occupied 6 ». Les Britanniques en prennent pour leur grade sur « An Ra ». Et Kneecap ne renonce pas à sa posture pro-palestinienne.

Elle est réaffirmée sur un morceau nommé d’après ce pays, avec le renfort de Fawzi, le rappeur de Ramallah. Par ailleurs, sur « Carnival », Mo Chara revient sur son procès pour apologie du terrorisme, qu’il considère comme une mascarade. Et sur « Liar’s Tale », toujours sur le même sujet (le parallèle entre les occupations de Gaza et de l’Ulster, et le rôle des Anglais dans ces deux affaires), il s’en prend vertement à Keir Starmer et à un pouvoir irlandais qu’il estime complice.

Fenian, en vérité, tire profit de la polémique. Il capitalise sur la nouvelle notoriété internationale de Kneecap. Il l’exploite par les provocations des paroles, certes, mais aussi par la musique. Elle non plus, n’y va pas par quatre chemins. Elle aussi, dépasse très amplement le seul cadre du rap.

Le trio n’est-il pas signé chez Heavenly Recordings, le label de Saint Etienne et de Beth Orton ? N’est-il pas épaulé ici par Dan Carey, producteur, entre autres, de Fontaines D.C. ? Ne s’approprie-t-il pas un morceau de John Martyn, sur « Cocaine Hill » ? Ne fait-il pas allusion aux Undertones sur « Occupied 6 » ? C’est en réalité plusieurs décennies de musique britannique qui se concatène dans le rap de Kneecap. Rock, punk, reggae, techno, trip hop, drum’n’bass, grime ou autre sont mêlés à de vieilles influences rap américaines. Avec Kneecap, la rage politique de Public Enemy, la fureur gangsta de NWA et l’irrévérence des Beastie Boys rencontrent la techno punk de Prodigy.

Hormis ces titres intimes qui pourraient être les meilleurs de l’album (« Cocaine Hill » sur les addictions, « Irish Goodbye » sur le suicide de la mère de Móglaí Bap), ce n’est pas toujours très fin. Mais c’est éprouvé, c’est efficace, et in fine, cela devrait survivre aux polémiques. Les couleurs, l’imagerie et les mots d’ordre de Kneecap confinent au folklore. Leur langue ne sera pas comprise de tous. Qu’apporteront-ils, au bout du compte, aux causes qu’ils disent défendre ? Pas grand-chose, vraisemblablement. Mais à la musique (la britannique, ou l’irlandaise, peu importe), si.

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