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RAPSODY - Laila’s Wisdom

, 23:56 - Lien permanent

Le remarquable accueil rencontré par Laila's Wisdom, le dernier Rapsody (une rappeuse depuis toujours prisée par la critique, mais jamais à une telle échelle), s'explique en deux mots : Roc Nation. Depuis 2016, en effet, celle dont le vrai nom est Marlanna Evans a rejoint le label de Jay-Z, et ce disque en a été la première manifestation. L'autre raison est similaire à celle qui explique le succès d'un autre rappeur : Kendrick Lamar. Comme ce dernier, avec qui elle collabore depuis plusieurs années, Rapsody livre un rap "lyrical", ancré dans l'héritage culturel afro-américain et le classicisme des années 90 (et qui plait donc à des critiques et décideurs formés en cette décennie-là), mais pas anachronique pour autant.

Rapsody - Laila’s Wisdom

Jamla Records / Roc Nation ‎:: 2017 :: acheter cet album

Rapsody est en effet l'héritière d'une longue tradition. Elle partage toujours avec son protecteur et producteur, 9th Wonder, un certain purisme boom bap (rappelons qu'elle se fit connaître avec une mixtape intitulée Return of the B-Girl, avec le renfort de DJ Premier). C'est toujours lui qui est aux manettes, même si sa musique est maintenant habillée de sons et de samples luxuriants, complexifiée par des changements d'intonations et de mouvements, ou perturbée par l'arrivée impromptue d'une imitation de Barry White par ce bon vieux Busta Rhymes.

On retrouve chez elle l'afro-centrisme des Native Tongues. Elle reprend aussi à son compte l'engagement et le rap "conscient" de Mos Def, l'un de ses modèles. A plusieurs reprises, Rapsody défend le même rap adulte, notamment sur ce qui est le plat de résistance de Laila's Wisdom, son finale. "Jesus Coming", en effet, est une suite de saynètes courtes, relatant les derniers instants de plusieurs personnes : un soldat par exemple, ou une petite fille tuée par accident par des gangs. Racontées sous des perspectives différentes, avec une mélancolie résignée soulignée par les chants d'Amber Navran et un sample de l'obscur chanteur soul Otis G. Johnson, ces histoires dénoncent, naturellement, l'absurdité de la violence.

Les textes de Rapsody, aussi, se montrent féministes. Sur "Pay Up", elle reprend un vieux cliché du rap misogyne, la fille vénale qui vit aux crochets de son homme, mais elle le complète par son pendant, celui de l'amant paresseux et entretenu. Sur "Sassy", elle affirme sa féminité et sa sensualité. Et sur "Black & Ugly", elle raconte comment elle est parvenue à assumer son apparence ingrate. Avec Laila's Wisdom, en effet, la rappeuse nous parle constamment de fierté, d'affirmation de soi. Il en est ainsi avec "Power", une réflexion sur le pouvoir qui bénéficie d'une intervention grandiose de Kendrick Lamar, et où Rapsody s'oppose à la nouvelle génération rap, supposément revenue aux simagrées de l'esclavage. "I went the rap route, get out the trap house", y dit-elle, même si plus tard, sur "Nobody", elle refuse d'être catégorisée et elle fait un clin d'œil inattendu à Waka Flocka.

Rapsody est férocement arrimée à une tradition. Elle est soucieuse de contribuer à la consolidation et au rayonnement d'une vaste culture afro-américaine et de lui apporter des lettres de noblesse. Cette quête des racines s'illustre par le titre, un hommage à la sagesse de Laila Ray, sa grand-mère. Elle se manifeste par l'emprunt à d'autres genres de musiques noires, jazz, soul et funk en tête, à un R&B rétro sur "A Rollercoaster Jam Named Love", voire à l'histoire du rap lui-même, comme avec ce "Ridin'" qui sent la vieille West Coast. Ce respect du passé prend également la forme de références et d'allusions, la plus remarquée et la plus commentée étant ce sample du "(To Be) Young, Gifted And Black" d'Aretha Franklin ; un titre, à l'origine, d'une autre grande dame noire : Nina Simone.

Laila's Wisdom c'est un peu, comme les albums prétentieux de Kendrick Lamar, de la musique muséifiée. Mais même quand on préfère la fête du samedi soir, même quand on la juge, à raison, plus libératrice, passer son dimanche au musée n'est pas pour autant perdre son temps. Quelquefois, on y surprend de grandes choses, comme ce premier single, "You Should Know", ou comme "OooWee", une collaboration avec Anderson Paak, les deux moments les plus intenses, ceux où s'entendent le mieux l'assurance et la confiance légitimes de cette rappeuse, Rapsody, qui atteint aujourd'hui, finalement, une pleine et entière reconnaissance.

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