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MICHKA ASSAYAS - In a Lonely Place

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Le livre est le dernier refuge de la critique rock. Maintenant que celle-ci est mise à mal par Internet (à quoi bon lire la longue revue d'un disque que l'on peut télécharger gratuitement en un clic ?), et que les magazines eux-mêmes singent en moins bien le format court de mise sur le Web, les réflexions fouillées sur la musique ne trouvent plus leur place que sur de longs ouvrages. De nouvelles réflexions, bien sûr, des histoires, des biographies ou des essais sur les musiques populaires. Mais aussi de plus anciennes, celles qui, en des temps révolus, pouvaient occuper plusieurs pages dans un journal, et qu'il est devenu fréquent, pour quelques-uns, d'assembler et de compiler après une carrière critique riche.

MICHKA ASSAYAS - In a Lonely Place

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Parmi ceux qui se sont pliés à cet exercice compilatoire, figure désormais Michka Assayas. Journaliste musical devenu écrivain, ce dernier (qui, pour la petite histoire, est le frère d'Olivier, le cinéaste), a commencé à se faire connaître au début des années 80. Il était alors la caution new wave de Rock & Folk, où il se consacrait aux artistes de l'après-punk. Son point de vue, au sein du vénérable magazine rock français, était alors minoritaire, mais ce travail de pionnier lui valut de devenir plus tard une sorte de parrain pour la nouvelle génération emmenée par les Inrockuptibles, où il publia pendant quelques années des billets d'humeur. Il fut aussi un invité régulier de Bernard Lenoir (ça va avec), et il livra quelques papiers, avant, ou après, à Actuel, Libération, et même VSD. Enfin, pour beaucoup, il est surtout le maître d'œuvre d'un monumental Dictionnaire du Rock.

Même si sa qualité d'écrivain a supplanté celle de critique, Assayas a livré une masse substantielle d'écrits sur la musique, qu'il a triés et collectionnés dans ce recueil, In a Lonely Place. Ce titre énigmatique et cinématographique a sans doute voulu souligner le statut de paria et de marginal d'Assayas, intello sensible et propre sur lui perdu dans un milieu rock qui glorifie l'artifice et la défonce, fan de new wave égaré au sein de la rédaction très classic rock de Rock & Folk, défenseur du Céline le plus sale dans les colonnes des très politiquement corrects Inrocks.

Ce côté isolé, presque non-conformiste, n'est pas des plus patents quand on liste les artistes sur lesquels Michka Assayas a écrit. Dans ses articles récents, il est surtout question des références attendues d'un adult rock moderne et post-indé, avec des artistes tels que P. J. Harvey, Elliott Smith, Nick Cave, Vic Chesnutt, Fleet Foxes, voire Brigitte Fontaine (même s'il faut une certaine audace pour parler de ces gens dans VSD). Quant aux articles les plus anciens, ils traitent des Beach Boys, des Beatles, de Joy Division, de U2, voire d'XTC, de T-Rex, des Raincoats et des Smiths, soit de groupes qu'il n'est plus besoin de défendre. Bref, du canon.

Oui, mais voilà : tous ces gens ne l'ont pas toujours été, le canon. Les articles d'Assayas, précisément, ont le mérite de nous le rappeler, nous renvoyant vers une époque où ces références n'allaient pas de soi, où il devait batailler sec pour les imposer. Les Beach Boys ? Rien de plus ringard que leurs harmonies vocales et leurs hymnes d'enfants attardés. U2 et Bono (dont Michka Assayas est devenu un ami) en 1980 ? L'un des groupes les plus moqués de la new wave. Joy Division ? Une musique cafardeuse dont l'aura n'a pas toujours été la même qu'aujourd'hui.

Michka Assayas n'a pas été un découvreur de talents. En France, quasiment aucun critique rock ne l'aura été ; ou alors, de manière marginale, pour quelques artistes tout au plus. Notre pays était trop loin du cœur de cette pop music demeurée si longtemps anglo-saxonne, pour qu'il puisse partager des informations et des jugements de première main. Comme d'autres, donc, Assayas aura été un passeur, il aura promu auprès du public français cette nouvelle vague de l'après-punk qui a fait les beaux jours de magazines anglais comme le NME et le Melody Maker. Mais il l'aura fait, sans doute, avec plus de clairvoyance que d'autres.

L'un des articles les plus remarquables est celui consacré au malentendu sur Lester Bangs, "le prophète du punk". Il résume le décalage qu'Assayas a ressenti après la vague punk, auprès de ses collègues. En France, l'ironie, le cynisme et le nihilisme affichés par les punks ont souvent été mal interprétés. Pour beaucoup ici, ils ont corroboré de vieux préjugés, ils ont renforcé leur croyance en l'insignifiance de la culture populaire. Finalement, tout dans la pop music n'avait jamais été que posture, mise en scène, cirque, jeu, et n'a jamais mérité d'être pris au sérieux.

Mais Assayas a mieux compris que le véritable moteur du mépris punk, c'était une déception sentimentale, un sentiment de gâchis devant la perte des idéaux et de l'innocence des années 60, doublé d'une volonté souterraine, presque honteuse, de renouer avec. Le punk, c'était le type ultra-sensible qui se protégeait sous une carapace d'agressivité et de cynisme, plutôt que le blasé revenu de tout convaincu que le romantisme était mort. Le débat est ancien : on n'a jamais vraiment su décider si punk et new wave ont été une restauration ou une destruction. Les interprétations divergent. Mais Assayas, lui, a opté clairement pour la première.

D'où cette passion intacte pour les groupes du passé, notamment les Beach Boys, exprimée dans ce long dossier qui permit aux Inrockuptibles, en 1992, de publier l'un de leurs meilleurs numéros. D'où cette indulgence pour le lyrisme exalté de U2. D'où cet article en faveur d'Abba, en 1983, 12 ans avant que Chris Knox et son Abbasalutely ne réhabilitent les Suédois. D'où cette volonté permanente, quand il défend des artistes temporairement ou définitivement ringardisés comme Robert Plant et Rory Gallagher, d'attaquer ce quasi préjugé de classe, qui consiste à préférer les manifestes et les postures, à une sincérité touchante et maladroite.

D'où ce commentaire, aussi, vers la fin du livre, où il souligne ce qu'il estime être la portée de la pop music : "dans un, deux ou trois siècles, on parlera de nous comme des "contemporains des Beatles" comme on parle des "contemporains de Shakespeare"". Michka Assayas, contre l'élitisme et le dénigrement qui sont l'apanage de la France, qui pourrissent même son "milieu rock" et qui ont fini par avoir raison de l'aura culturelle du pays, a voulu y croire. On lui donne raison.

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