KA – Descendants Of Cain
Sorti le 1er mai 2020,
chez Iron Works Records.
Selon la Bible, Caïn fut le fils aîné d’Adam et Eve. Il fut aussi le premier paysan, le premier à fonder une ville et donc, en quelque sorte, le père de la civilisation. Mais il fut aussi le premier meurtrier. Parce qu’il était jaloux de son frère, le berger Abel, il l’assassina. En conséquence, il fut maudit, et sa lignée fut exilée à l’est d’Eden. Or, d’après une lecture vicieuse de l’Ancien Testament inspirée des théories racialistes du XIXème siècle, cette lignée se distinguerait par sa peau noire. Selon cette tradition, les Afro-Américains seraient donc les descendants de Caïn, et la violence des ghettos, d’une certaine façon, une continuation de son acte et une part de sa malédiction.
Après avoir investi la mythologie grecque sur Orpheus vs. The Sirens, c’est de cet épisode biblique dont s’inspire Ka sur cet album orné d’une illustration de Gustave Doré. « Solitude Of Enoch », s’appelle l’un des morceaux, d’après la ville fondée par Caïn. « Land Of Nod » fait allusion au pays où le fils d’Adam a été exilé. Et comme s’en rappellent les fans de Sefyu, « Brother’s Keeper » se réfère à ce qu’il aurait répondu quand Dieu l’avait interpellé sur la mort d’Abel : « suis-je le gardien de mon frère ? ». A travers la figure de Caïn, c’est bien de la race des maudits dont il est question.
Le sujet de Ka ici, ce sont les fautifs et les damnés. Et si ce n’est Caïn, c’est donc Marcellus, le Romain qui a crucifié le Christ dans le péplum La tunique (The Robe), un film dont des extraits parsèment ce court album. A travers ces personnages, c’est de lui-même et de ses semblables dont il parle, comme sur « Unto The Dust », un autre titre aux consonances bibliques où il est question des dozens des esclaves noirs, et de leurs descendants dans les ghettos d’aujourd’hui.
Le rappeur parle des oubliés de la Création, de ceux qui sont nés sans rien et dont les saints patrons sont les dealers d’héroïne (« Patron Saints »). De ceux qui payent pour les péchés de leurs ancêtres, et qui souffrent de l’injustice dont Dieu le Père lui-même est coupable (« Sins Of The Father »). De ceux qui, comme Caïn, en sont toujours réduits à brutaliser leurs frères, et qui sont condamnés perpétuellement à la violence. Sur « Solitude Of Enoch », Ka cite ce passage de l’Évangile de Saint Matthieu où Jésus recommande aux victimes de tendre l’autre joue, mais pour répliquer aussitôt, le ton menaçant : on m’a donné un autre conseil. Chez lui, en effet, s’applique toujours la justice d’avant : la loi du talion (« Old Justice »). A tout affront, la réponse est la mort.
La faute. La damnation. La violence. Hormis sur « I Love », un finale à contre-courant dédié à ceux qui lui ont apporté le salut, Ka tourne et retourne ces thèmes dans tous les sens. Il les creuse et il les exploite jusqu’à l’épuisement, en citant d’autres versets des Ancien et Nouveau Testaments, en multipliant les métaphores, en usant de multiples degrés d’écriture, en jouant habilement des sens et des sonorités, comme de la quasi-homonymie, en anglais, entre « Caïn » et « cocaïne ».
Sur le superbe violon de l’introductif et de l’introspectif « Every Now And Then », Ka déclare :
I break my chains when I’m around the pen
Je brise mes chaines quand je suis près d’un crayon
Cette dévotion pour l’écriture, elle s’observe tout du long de l’album, comme sur la totalité de son oeuvre. A l’instar de la Bible, celle-ci pourrait alimenter des siècles et des siècles d’exégèse.
Toutefois, Descendants Of Cain ne saurait se réduire à sa dimension textuelle. Il y a aussi ce phrasé précis, il y a ce son froid et austère, qui descendent en droite ligne, non pas de Caïn, mais du hip-hop new-yorkais des années 90. Pour cette raison, on qualifie souvent Ka et son compère Roc Mariano, le seul autre rappeur convié ici, de revivalistes. Mais leur formule n’est pas du rap tel qu’on l’entend traditionnellement, ce n’est plus une musique rythmée où la voix joue avec le beat.
Au contraire, ici comme ailleurs, Ka pose ses paroles sur des paysages sonores, produits essentiellement par lui-même (et plus épisodiquement par Roc Marciano, Animoss et DJ Preservation), dont le but est d’installer des ambiances, plutôt que pour marquer le tempo. Le phrasé n’est jamais forcé. Au contraire, il est retenu, il porte en lui le poids du monde. Et le résultat, malgré des moments inconfortables tels que « P.R.A.Y. », est le plus souvent somptueux.