GREGORY DA ROSA – Sénéchal

GREGORY DA ROSA – Sénéchal

Sorti le 2 février 2017,
aux Éditions Mnémos.

Auteur basé à Montpellier, Grégory Da Rosa est, parait-il, un disciple de Jean-Philippe Jaworski. Cela se pourrait bien, à en croire ce premier tome de sa série de référence, Sénéchal. Les similitudes y sont nombreuses, avec le grand maître de la fantasy à la française.

Commençons par les personnages. Da Rosa met en scène des gens réalistes, humains et nuancés, avec leurs petits défauts et leurs grandes failles, à commencer par Philippe Gardeval, le sénéchal en question. Son roman nous plonge dans l’esprit de cet homme, ami d’enfance du roi de Méronne, son serviteur dévoué, tiraillé néanmoins par des passions contraires : ses amours passées, sa dévotion (ou son absence de dévotion) familiale et sa rancœur de roturier parvenu dans une société d’aristocrates, d’homme puissant et brillant mais auquel l’anoblissement semble interdit.

Da Rosa c’est aussi, comme dans Gagner la guerre, une fantasy où la politique compte. Il nous fait entrer pendant trois journées denses dans l’intimité de la cour. A l’occasion du siège qui est le cœur de l’intrigue, l’auteur nous parle d’enjeux de pouvoir, de manigances à démêler, de complots à déjouer, de rivalités à contrecarrer et de traitres à démasquer. Et au passage, il dynamite les notions de Bien et de Mal, et il questionne sérieusement la religion. Le statut du sénéchal n’est pas étranger à toutes ces intrigues. Certains imaginent, chez le deuxième personnage du royaume, des envies inavouées d’en devenir le premier. Des rivaux devinent ses désirs de revanche sociale.

L’autre point commun avec Jaworski, c’est le style. Da Rosa est un écrivain, un littérateur. Lui aussi aime la gouaille, les saillies bien senties et les métaphores fleuries. Lui aussi, s’amuse à mêler aux mots les plus soutenus de la langue française des propos crus et grossiers. Lui aussi se fait un malin plaisir à employer un vocabulaire recherché. Il lui arrive même d’employer des tournures archaïques, comme ces « icelles » et « icelui » qui parsèment le texte. Pas de surcharge cependant, dans ce roman plutôt court pour de la fantasy. Da Rosa prend garde à ne pas perdre le lecteur. Au besoin, il précise en bas de page la signification de termes historiques savants.

Car telle est l’autre caractéristique de Da Rosa : il est passionné par le Moyen-Âge.

D’un côté, son registre est celui d’une fantasy à grand spectacle, d’un univers très imaginaire, avec son bestiaire fantastique. Son théâtre, c’est un endroit où, à l’issue d’un cataclysme appelé Syncrétisme, trois mondes se mélangent : la terre des hommes, le paradis des anges et l’enfer des démons. Y interviennent des entités quasi-divines, des créatures surhumaines et puissantes, et la magie y est bien plus présente que chez Jaworski, comme dans l’épisode de l’œctuaire.

Mais de l’autre côté, son Moyen-Âge est plus crédible, il est plus historique. Il est plus fidèle au nôtre, dans son vocabulaire, dans ses armes, dans ses accoutrements ou dans son rapport à Dieu. Dans le nom même de ses personnages, qui plutôt que Conan ou Gandalf, s’appellent Philippe, Jacques, Charles ou Edouard. Da Rosa cherche à nous plonger dans la mentalité médiévale, même si quelques réflexions et dialogues peuvent encore paraître anachroniques et trop modernes, comme quand le sénéchal Gardeval précise explicitement qu’il rejette le manichéisme.

Dans la lignée du maître, Grégory Da Rosa enrichit cette fantasy française parfaitement en phase avec l’évolution de sa matrice anglo-saxonne (toujours plus sale, plus sombre, plus réaliste, plus violente, plus ambigüe), et néanmoins dotée d’une indubitable French Touch. Avec elle, avec sa manière de faire entrer la petite histoire dans la grande, avec ces passages admirables comme le cliffhanger de la fin, cela fait de cet auteur un disciple tout à fait digne de ses modèles. A lire.

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