ELISABETH VONARBURG – Chroniques du Pays des Mères
Publié le 28 octobre 1992,
aux Éditions Québec Amérique.
Il y a, dans la science-fiction et les genres associés, des motifs populaires. Ils sont récurrents, peut-être, parce qu’ils flattent et qu’ils chatouillent de vieux désirs, de vieilles pulsions. Les uchronies qui nous parlent d’un monde où le Troisième Reich aurait gagné la guerre. Ces dystopies qui nous enferment dans un totalitarisme sans issue. Ces futurs où l’humanité est remplacée par les robots. Ces Terres postapocalyptiques où ne survivent plus qu’une poignée d’humains. Et puis aussi, ces sociétés dont les hommes ont fini par disparaître, au profit des femmes. Ce dernier thème a le mérite d’exciter les fantasmes chez les deux sexes. Chez les hommes hétérosexuels, celui de se retrouver seul, sans concurrence, dans un monde rempli de partenaires potentielles. Chez les femmes, celui d’une revanche sur des siècles de patriarcat et de domination masculine.
Élisabeth Vonarburg s’est livrée à ce jeu dans son roman le plus emblématique. Et à première vue, cette Française installée au Canada, devenue là-bas la « Grande Dame de la science-fiction québécoise », satisfait plutôt la seconde catégorie. Ouvertement féministe, elle met en scène dans Chroniques du Pays des Mères une société matriarcale où l’homme, rare et marginalisé, n’est guère plus qu’un outil reproducteur, et où les rapports entre individus sont globalement pacifiés.
Il n’y a pas vraiment d’intrigue dans ce roman. Seulement une poignée de mystères historiques à résoudre, et quelques romances avortées (y compris deux ou trois brins d’inceste, et un ménage à trois…). Chroniques du Pays des Mères est, en premier lieu, la biographie du personnage Lisbeï, une fille vouée à devenir la « Mère » (comprendre la matriarche et la principale reproductrice) de sa communauté, mais dont la stérilité fera une historienne, une archéologue et une exploratrice.
A travers le parcours de Lisbeï, on voit le monde imaginé par Vonarburg gagner en substance et en complexité, tant spatialement que temporellement. Tout débute dans un espace restreint, entre les murs de la garderie où grandissent en commun les enfants de la communauté de Béthély, les filles, tout comme les rares garçons. Et puis, peu à peu, l’héroïne découvre le monde des adultes, les responsabilités, la sexualité. Elle joue un rôle actif dans une controverse idéologique et historique, et elle explore un monde que l’on reconnaît, par bribes et par noms (Litale, Brétanye, Baltike, Amsherdam, etc.), comme une Europe post-apocalyptique qui a régressé technologiquement.
Le passé de ce monde, Lisbeï le reconstitue. A travers ses recherches et ses explorations, le lecteur découvre les origines de son univers. Tout a commencé à une époque, le Déclin, que l’on devine marquée par des désastres naturels, ou technologiques (il est question de zones interdites, les Mauterres, à la source de mutations génétiques). Alors, est survenue la baisse de la fécondité humaine et la raréfaction des naissances masculines. A suivi l’ère des Harems, quand des hommes ont exploité sexuellement les femmes désormais en surnombre. Et puis, renversés, ils ont été remplacés par des Ruches, soit le même système politique oppressant, mais inversé, des femmes prenant le pouvoir, aliénant les sujets mâles et entrant en conflit avec les communautés voisines. Enfin, sous l’égide d’une nouvelle religion (un dieu femme, Elli, a été révélé par une prophétesse, Garde), cette société matriarcale s’adoucit, et laisse place au plus paisible Pays des Mères.
Celle-ci est la société stable qui, après ces douloureuses transformations, a émergé de la nouvelle réalité. Et le premier objet de ce livre, c’est de nous la présenter. Son but n’est pas tant de raconter une histoire (on s’ennuie parfois, au cours de ce long roman qui aurait gagné à condenser ses dialogues et à élaguer des passages), que de nous plonger dans une nouvelle réalité, transformant l’écriture au passage pour accentuer l’immersion (l’auteure, en effet, écrit dans une langue rénovée, où le féminin l’emporte sur le masculin, et où l’on parle de « chevale » ou « d’enfante »).
L’objectif d’Elisabeth Vonarburg est d’imaginer quel serait l’ordre naturel dans une société presque exclusivement féminine. Cette Europe futuriste, marquée par le déséquilibre des sexes, aurait un grand impératif : la reproduction. Cette priorité serait son principe organisateur. Au Pays des Mères, la fertilité définit son statut : on devient Vert(e) (pré-pubère), Rouge (reproducteur ou reproductrice) ou Bleu(e) (stérile, ménopausée ou andropausé). La nécessité de reproduction oriente aussi la recherche : on investit dans la réfrigération pour pouvoir congeler le sperme, on lance une traversée vers l’Amérique perdue pour renouveler un stock génétique appauvri.
Aucun des deux sexes n’est épargné par cet impératif, il les asservit tous les deux. Les hommes n’ont pas d’attache. Pour s’assurer d’un brassage génétique suffisant, ils donnent de leur personne et distribuent leur semence de communauté en communauté. Quant aux Mères, dans un monde où la prédominance du sexe féminin a fait du lesbianisme la norme, elles doivent, par devoir, s’adonner à cette hétérosexualité que certaines considèrent comme violente, déviante ou révoltante (les autres femmes, épargnées, privilégiant l’insémination artificielle). Le gynocentrisme du Pays des Mères, en réalité, ne met pas fin à l’exploitation des corps : il la reconfigure.
C’est un monde remodelé nuancé et cohérent qu’imagine Elisabeth Vonarburg, avec ses variations de mentalité, par exemple entre la ville natale de Lisbeï, Béthély, et cette cité qui n’a pas connu la même histoire politique, la progressiste Wardenberg, où l’héroïne étudie. C’est une société apaisée certes, mais pas idyllique. Le fanatisme existe, ainsi que l’ignorance, et une certaine forme d’injustice envers les hommes. Ils ne sont plus opprimés comme à l’époque des Ruches, mais relégués au second plan du fait même de leur faible nombre et de leur fonction reproductrice.
Dans le cadre du parcours que retrace ce livre, Lisbeï va apprendre à comprendre l’existence, les peines et les dilemmes des hommes. Elle va s’avancer au-delà de la sororité encouragée par la société, elle va devenir humaniste. Car Chroniques du Pays des Mères, en plus d’être de la science-fiction spéculative, est aussi un roman d’apprentissage, qui nous apprend comment prendre de la distance avec son origine et avec l’être aimé, et comment s’ouvrir à l’altérité.
La longueur excessive des Chroniques du Pays des Mères, son récit étiré et délayé, lui interdisent d’être tout à fait un classique, de même que cette fin bizarre qui arrive comme un cheveu sur la soupe, racontée par un personnage qu’on n’a jamais vraiment vu venir (et qui fait le pont, en fait, avec un autre roman de Vonarburg). Mais pour son travail de worldbuilding et de spéculation, c’est un livre à lire pour tout amateur de science-fiction francophone, et de considérations féministes.