BILLY WOODS – Golliwog
Sorti le 9 mai 2025,
chez Backwoodz Studioz.
Billy Woods aime les collaborations. Celles-ci ont donné lieu à certaines de ses meilleures sorties. Avec Elucid bien sûr, au sein d’Armand Hammer. Avec Kenny Segal, par deux fois. Avec Moor Mother. Et avec d’autres encore. L’an dernier, cependant, avec Golliwog, c’est tout le monde à la fois qu’il a convoqué. Ce sont trois décennies de producteurs underground (El-P, The Alchemist, Preservation, Ant, Kenny Segal, DJ Haram, etc.) et de rappeurs de même lignée (Bruiser Wolf, Elucid, Cavalier et plus). C’est, pour celui qui a été un protégé de Vordul Mega de Cannibal Ox, le rendez-vous de toute une école de hip-hop exigeant. Et c’est naturellement, un album pas facile.
Pas facile dans ses sons. Les producteurs promeuvent ici une musique ardue. Ils jouent de la dissonance et des bruits incommodants du quotidien, comme avec cette sonnerie de téléphone employée par Conductor Williams sur « STAR87 », un morceau qui invoque Antipop Consortium et Company Flow (et sample Viktor Vaughn), ces expérimentateurs notoires et patentés. Ils créent un jazz rap malcommode, comme sur « A Doll Fulla Pins » et le très bon « Golgotha », comme Kenny Segal sur « Misery ». Ils réunissent la lourdeur du rock, un saxo jazz et les bizarreries de la musique contemporaine sur ce « Pitchforks & Halos » produit par le même. Ils offrent aux rappeurs des sonorités éparses, évanescentes et indécises, comme Alchemist sur « Counterclockwise ». Ils limitent certaines compositions à trois parasites et deux notes de piano, sur « Maquiladoras ».
Des bruits abscons surgissent, comme les clapotis et les cris d’animaux à la fin de « BLK XMAS », ou des pleurs juste après, sur « Waterproof Mascara ». Tout cela donne l’impression que Golliwog est la bande son d’un film rude et désolé. Il contient d’ailleurs des extraits cinématographiques, celui du film de science-fiction Primer par exemple, sur une bonne partie de « Counterclockwise. »
Si cet album n’est pas facile, c’est aussi en raison de ses thèmes. Le golliwog, c’est dans le monde anglo-saxon une poupée crépue représentant un homme noir. Et notre rappeur très engagé utilise cet emblème raciste pour commenter le destin irrémédiablement et éternellement tragique de ses frères de race. Le concept de l’album est amené dès l’inconfortable « Jumpscare », où Billy Woods rappelle la délicate domination du Noir par le Blanc, à travers l’esclavage en cette Amérique où il a élu domicile, et le colonialisme de Cecil Rhodes dans cette Afrique australe dont il est originaire.
Et comme pour accentuer cette histoire abominable, comme pour en rappeler l’effroi, le rappeur (ou plutôt le déclamateur spoken word) exploite le registre de l’horrorcore, celui du cinéma d’épouvante. Il met en scène un plan à trois avec une femme vampire sur « Misery ». Avec Bruiser Wolf, sur « BLK XMAS », il compare très explicitement la pauvreté dans le ghetto à un thriller. Sur « Corinthians » les ennemis de Gaza sont assimilés à des cannibales. Les habitants de l’Amérique sont des zombies, selon le splendide « BLK ZMBY ». Et avec « Cold Sweat », dans la tradition de ce rap indé dont il est un rejeton, Billy Woods assimile l’industrie du disque à un cauchemar.
Tout cela est rempli de fiel, de colère, et caresse l’auditeur à rebrousse-poil. Mais en cette époque où la masse se détourne du rap pour le redonner à ses adorateurs les plus acharnés, en ce temps où il est devenu une chose sérieuse, cet homme en colère qui cite Shakespeare, Frantz Fanon et l’Épitre de Saint Paul aux Corinthiens, ce prophète de malheur noir qui insère dans son rap des textes en géorgien ou en japonais, cet ultime funcrusher qu’est Billy Woods, a toute sa place.