MADVILLAIN – Madvillainy

MADVILLAIN – Madvillainy

Sorti le 23 mars 2004,
chez Stones Throw Records.

Au début de la décenie 2000, tout s’éclaircit. Le hip-hop indépendant, ce mouvement qui s’est emparé de l’Amérique et d’au-delà quelques années plus tôt, celui qui a mis en avant, dans la moindre métropole nord-américaine, tout un tas d’inconnus persuadés de sauver leur musique, cette tendance représentée par tout un réseau d’artistes convaincus de préserver le rap des perversions de l’industrie, a été avant tout une crise de croissance. En vérité, ça n’a pas été le futur de cette musique qui s’est joué ici. Ce que l’on a alors traversé, c’est ce passage fatidique où, l’âge faisant son oeuvre, l’excitation de la nouveauté s’efface devant la fascination pour les formes.

En 2004, Madvillainy montre cela. Le soufflé est alors retombé, la vague indé (ou underground) est de l’histoire ancienne. De cette aventure, toutefois, demeure quelques esthètes méconnus du public, mais favorisés par la critique. MF Doom et Madlib sont au premier rang de ceux-là. Le premier est un rappeur vétéran et maudit basé à New-York (puis relocalisé à Atlanta) qui s’est réinventé en super-villain de comics (et qui produit à l’occasion). Le second est un producteur californien issu d’une famille de musiciens et pétri de jazz (et à qui il arrive de rapper).

Ils sont très dissemblables, mais tous deux sont devenus des références, l’un avec les singles compilés en 1999 sur l’album Operation Doomsday, puis avec ses projets suivants, l’autre avec son groupe Lootpack et son alias Quasimoto. Ils sont associés chacun à un label indé culte : le New-Yorkais au Fondle’Em de Bobbito Garcia, le Californien au Stones Throw de Peanut Butter Wolf. Ils aiment tous deux brouiller les pistes, et changer sans cesse d’alias et de direction. En 2004, cela fait déjà deux ans que les deux hommes travaillent ensemble. Et cette association entre icônes underground nourrit tous les espoirs. D’autant plus qu’une pré-version volée de Madvillainy a déjà circulé sur le Web, et que ce leak est très bon (voire, pour certains, supérieur au produit final).

Malgré un succès relatif pour une sortie en indé (il apportera un argent précieux à Stones Throw), en dépit d’une popularité qui ira croissant, Madvillainy ne va pas au-devant du grand public. Rempli de morceaux courts, dépourvu de refrains et marqué par une voix plus en retrait que d’habitude pour MF Doom, il est un objet d’art. Aboutissement de disciplines qui appartiennent alors déjà au passé (les sciences du flow et du beau sample, un cratedigging savant), il est l’œuvre d’esthètes.

MF Doom et Madlib jouent. De leurs alter egos passés (Quasimoto intervient par deux fois, MF Doom redevient Viktor Vaughn sur « Fancy Clown »). De cette pop culture qui leur est chère, et où ils se déambulent à travers un savant collage de samples et de références. D’interludes absurdes ou d’instrumentaux classieux. De voix de rappeurs assemblées pour célébrer la weed (« America’s Most Blunted »). De chants bancals plutôt que de raps, sur le jazzy et le ludique « Rainbows ».

Les deux hommes usent aussi de cet exercice rabâché qu’est l’égo-trip, mais à travers des mots et des sons dont il n’est pas coutumier (« Accordion »). De paroles ésotériques inspirées par Sun Ra sur « Shadows Of Tomorrow », seul morceau interprété entièrement par Quasimoto (et par Madlib avec sa véritable voix). De saynètes d’un humour pince-sans-rire comme cet « Operation Lifesaver AKA Mint Test », à propos d’une fille qui pue de la bouche. Ou au contraire, d’un morceau sérieux à propos des abus de la police et du cynisme des causeurs de guerre, sur « Strange Ways ».

C’est un spectacle, plutôt qu’un ravissement. C’est du rap qui a su accompagner un public vieillissant et intellectualisant. Invité, Wildchild le dit sur « Hardcore Hustle » : c’est de l’art. C’est du jazz. C’est à l’image de Frank Zappa, celui qu’ils samplent sur « Meat Grinder », trop malin, trop distant et trop référencé pour aller au-delà de « l’intéressant ». Et c’est pour cela que le présent site, celui, historique, des plus grands fans de MF Doom en France, n’avait encore jamais consacré de critique à cet album. Voilà pourquoi il n’a jamais vraiment été subjugué par Madvillainy.

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