MICHEL PAGEL – Le roi d’août
Publié en mars 2002,
aux Editions Flammarion.
Réédité le 14 février 2024,
chez les Moutons Electriques.
C’est le principe du roman historique : combler les trous, compenser les manques, reconstituer le puzzle. Tenter, à partir du peu que l’on sait du passé, de bâtir un récit. Comprendre, au-delà des actes et des événements que l’on connaît, ce qui les a motivés. Saisir comment ils ont été décidés et vécus, dans l’intimité. Imaginer les pensées et les calculs de ceux qui en sont l’origine. En résumé, transformer l’Histoire en histoires. Et parfois, retrouver l’humain derrière la légende.
Philippe Auguste est une grande figure. Le Capétien est l’un des plus grands rois qu’ait connus la France. Il doit son surnom à son mois de naissance, mais aussi à ce long règne où il s’est montré digne des empereurs d’antan. Son parcours est passionnant et rempli de rebondissements. Le grand-père de Saint Louis a constamment bataillé contre l’Angleterre, s’alliant à, puis luttant contre, Richard Cœur de Lion, suivant le même chemin avec le frère de ce dernier, Jean sans Terre, s’opposant à Saladin pendant les croisades, dont il est rentré malade et diminué, et contractant plusieurs mariages agités, dont l’un est au cœur même de ce roman de Michel Pagel.
Le roi d’août est l’un des romans de référence de cet auteur important de la littérature fantastique, ici en France. Publié il y a une vingtaine d’années, il vient d’être réédité par Les Moutons Electriques, qui nous rappellent le travail imposant mené par l’écrivain. Ce dernier, en effet, s’est documenté abondamment pour retracer le parcours du souverain, de l’aube de son couronnement jusqu’à cette apothéose qu’a été la victoire décisive de Bouvines. Plus précisément, il nous relate sa relation avec Isambour (ou Ingeborg, ou Ingeburge) du Danemark, une seconde épouse répudiée et emprisonnée dès après sa nuit de noce, puis repris auprès de lui vingt ans plus tard.
Cette bien étrange affaire, dont on n’a jamais su avec exactitude les tenants et aboutissants, résulte probablement des relations et des alliances changeantes entre Philippe, les souverains danois et la papauté. Mais Michel Pagel, dans son travail de romancier historique, remplit les manques et les trous d’une toute autre matière, celle qu’il a l’habitude de manier : la fantastique.
L’écrivain s’engouffre dans la brèche, et dans quelques autres de la biographie de ce roi de France, pour échafauder une explication à l’ensemble de ses grandes décisions, à ses hésitations, à ses victoires et à quelques autres mystères de sa vie. Egaré au cours d’une partie de chasse alors qu’il n’était encore que le prince héritier, le futur Philippe II aurait subi alors un traumatisme de nature surnaturelle, qui aurait resurgi lors de sa première rencontre intime avec sa femme danoise.
Pagel cimente avec adresse les vides dans l’histoire de ce roi. C’est un travail d’orfèvre, dont il explique les méthodes et les partis-pris dans une postface éclairante sur les possibilités et les limites du roman historique. Et pourtant, cette part fantastique du livre n’est pas la plus exaltante. Même si le souverain, souvent colérique et injuste, n’est pas toujours présenté sous un jour favorable, même si la relation entre les deux époux est pour le moins cruelle et tourmentée, il y a tout de même quelque chose d’assez niais dans cette histoire d’amour étrange avec la patiente et l’obstinée Isambour. Son cheminement psychologique fait peu de sens. Et certains passages sont douteux, comme ce plan à trois qui, in fine, est censé résoudre cette liaison compliquée…
En vérité, si Le roi d’août se lit avec plaisir, c’est d’abord pour sa dimension historique. Par la magnitude de ses succès et de ses réalisations, par la qualité de ses protagonistes, par ses batailles et ses actions dans toute la France et jusqu’en Terre Sainte, l’histoire vraie de Philippe est riche, elle est fascinante. Et Michel Pagel l’amène avec une jolie plume. Son aisance et sa fluidité d’écriture nous emportent au cœur de ce Moyen-âge où se jouaient à tous les étages de complexe réseaux d’alliances, et où se précisait un petit peu cette France que l’on connaît aujourd’hui.