LIL B – 6 Kiss
Sorti le 22 décembre 2009,
chez BasedWorld Records.
La vogue des rappeurs déjantés. Les offenses de la tradition gangsta qui se mêlent aux bizarreries du rap underground. L’expression le cœur à vif de ses tourments internes. Une frontière brouillée entre albums et mixtapes. Le webmarketing intensif, et son rôle capital dans l’apparition de nouveaux talents. Et la tocade passagère pour les sons vaporeux du cloud rap. Toutes ces tendances du rap des années 2010, un homme au moins en a été le précurseur. En tout cas, il les a fièrement représentées. Cet homme, c’est Brandon McCartney, alias le BasedGod, alias Lil B.
Le Californien a traversé plusieurs phases. Au début des années 2000, il participe à The Pack, un groupe dans le style hyphy caractéristique de la Baie, que Too $hort parraine et dont le titre « Vans » est un tube. Et puis, à partir de 2010, il est un rappeur essentiel de la nouvelle génération, suscitant l’intérêt des Pitchfork et compagnie, provoquant des polémiques en se fâchant avec d’autres rappeurs, et intitulant d’un osé I’m Gay sa sortie la plus attendue et médiatisée à ce jour.
La période la plus passionnante de l’épopée Lil B, cependant, c’est peut-être bien 2009, l’année charnière de sa carrière, celle où il se réinvente et où il définit son personnage de gourou rap improbable, se livrant avec frénésie à l’ouverture de nouveaux sites Web, faisant part de sa philosophie de la vie dans un livre sur le mode « développement personnel » intitulé Takin’ Over, et sortant les deux mixtapes de la révélation, I’m Thraxx tout d’abord, et puis surtout, 6 Kiss.
La pochette de ce dernier situe le bonhomme : on l’y voit vénéré par des bitches soumises et admiratives, comme d’autres avant lui, mais aussi dépeint comme un saint, avec une auréole. C’est là, en effet, la grande originalité de Lil B : sa posture de chef de secte, ses enseignements pour une vie positive exposée sur disque comme dans son livre. Tout un esprit New Age, presque attendu, au fond, pour un natif de Berkeley, le cœur du mouvement hippy quelques décennies plus tôt.
Ce parti-pris se retrouve dans cette musique de type ambient fournie, pour partie, par le futur héraut du cloud rap Clams Casino (« I’m God », « I’m The Devil », « What You Doin' »). Toutefois, la musique de Lil B ne se résume pas à ces voix féminines évaporées et à ces beats nimbés, dévoués à accentuer ses paroles positives clamées sur un mode voisin du spoken word. Le rappeur-gourou prône l’ouverture d’esprit, et il suit ses principes. Il fait flèche de tout bois.
Il s’exprime tout autant sur des vieux samples soul ou R&B (façon chipmunk avec « Walk The World » et « What I Mean », ou plus normaux sur « Real Plexx » et « Rolls Royce »), que sur des rythmes électroniques soutenus (« I Want Your Bitch ») et tourbillonnants (l’interminable « I Got Bitches »), ou de gros monstres porno-gothiques (« Pretty Bitch », « Smoke Trees Fxxx Hoes »). Il parsème son message de bonnes vieilles références aux voitures (« Rolls Royce »), à la drogue (la weed, sur le très bon « Let the Eagles Go »), aux homies (« Ridin’ 4 My Niggaz ») et aux filles faciles (des « I Want Your Bitch » et « Pretty Bitch » pas piqués des vers, et tant d’autres).
Le BasedGod, magnanime, offre tout cela sur l’heure et demi de cette mixtape exténuante, la meilleure de sa production pléthorique. Il y affirme sa démarche et son image, emblématiques de l’époque et annonciatrices du futur, mais aussi si singulières et si originales. Tellement à part.