CAMP LO – Uptown Saturday Night
Sorti le 28 janvier 1997,
chez Profile Records et Arista Records.
Lorsque Camp Lo apparaît au coeur des années 90, la scène new-yorkaise est passablement encombrée. Le rap local vit alors ses meilleures heures, il cumule les classiques et il devient très concurrentiel. Quand pour Salahadeen Wilds et Saladine Wallace, alias Sonny Cheeba et Geechi Suede, récemment signés chez Profile, il s’agit de se distinguer, les options sont donc limitées. Le duo pourrait s’aligner sur le rap de mafieux de Biggie et de Jay-Z, dont ils sont proches (leur producteur Ski, futur Ski Beatz, vient tout juste de se charger de Reasonable Doubt). Il existe aussi les alternatives défendues par les Digable Planets de Butterfly ou les De La Soul de Trugoy, les deux invités de marque de leur premier album. Mais les Camp Lo ne se conforment à aucun de ces modèles. Ils définissent leur voie propre avec ce classique atypique qu’est Uptown Saturday Night.
Parfois, pour imaginer le futur, il faut retourner vers le passé. Sonny Cheeba et Geechi Suede, donc, remontent le temps. Ils reviennent aux années 70, au centre d’une culture afro-américaine qui n’a pas encore connu le mouvement hip-hop. Leur premier single, « Coolie High », se réfère à un film Blaxploitation. Leur album porte le nom d’un film de 1974 avec trois icônes noires, Sidney Poitier, Bill Cosby et Harry Belafonte. Sa pochette refond le « Sugar Shack » d’Ernie Barnes, utilisé par Marvin Gaye pour illustrer son album I Want You. Et l’ensemble de leur musique trempe dans une ambiance jazz, soul ou funk. Le duo crée une recette rien qu’à lui, qui mélange les époques. Avec l’assistance de Ski, la vieille musique noire est traitée sur le mode du boom bap, et un vieil argot méconnu refait surface, avec la virtuosité verbale de rigueur dans le rap de ces années-là.
La posture est celle de Biggie et de Puff Daddy. Ici aussi, on se vautre dans la volupté d’une vie de nouveau riche. Tel est le propos sur leur grand tube « Luchini AKA This Is It », dont le sujet central est l’argent. Pareil pour le suave « Sparkle », le single « Coolie High » et « Black Connection ». Cependant, les attributs de cette fortune (la liqueur italienne Amaretto, les cigares cubains, le parfum Giorgio Splash…) viennent d’un autre temps. Il est aussi question de crimes, sur « Killin’ Em Softly » par exemple, mais dans une ambiance rétro, avec des gangs qui s’appellent encore les Black Spades, des parrains de la drogue qui se nomment Nicky Barnes, des latinos au coin de la rue (représentés par la salsa de l’hispanisant « Rockin’ It aka Spanish Harlem ») et des petites frappes qui ressemblent à Huggy Bear de Starsky & Hutch, mentionné sur « Black Connection ».
Les références de Camp Lo viennent des années 70 et du début de la décennie 80, qu’ils parlent d’écrivains (Iceberg Slim, Donald Goines), d’acteurs (Max Julien, Al Pacino, Bruce Lee), de films (Black Caesar, Sparkle, Midnight Express), d’albums (le Black Moses d’Isaac Hayes, le Quiet Fire de Roberta Flack), de lieux (le club du Bronx The Fever), de dessins animés (Rickety Rocket) et de séries télé (Charlie’s Angels, The Six Million Dollar Man, Columbo, ou Dynasty dont l’une des héroïnes, Cristal Carrington nomme un titre). Le duo cite aussi, plus anciens encore, Popeye le Marin, la chanteuse jazz Sarah Vaughan, l’actrice et danseuse Lena Horne, et tant d’autres. Tout nourrit la nostalgie d’un vieux monde afro-américain, celle qu’ils appellent la « Black Nostaljack ».
Uptown Saturday Night est une anomalie de l’histoire. Malgré la considération de la critique et le succès du single « Luchini », Sonny Cheeba et Geechi Suede en pâtiront. Et leurs albums futurs sortiront dans une relative indifférence, en dépit du soutien de proches ou de fans tels que De La Soul et Aesop Rock, qui les inviteront sur leurs morceaux futurs. Le premier album de Camp Lo est hors du temps. Cela veut dire que, lors de sa sortie, il est anachronique, mais aussi qu’il vieillira peu. Qu’en tout temps, ce classique discret de la grande époque new-yorkaise est réjouissant.