HIEROGLYPHICS – Third Eye Vision
Sorti le 24 mars 1998,
chez Hieroglyphics Imperium Recordings.
Compte-tenu des états de service de ses auteurs et des succès critiques rencontrés par leurs albums passés, de I Wish My Brother George Was Here à Fear Itself en passant par 93 ‘til Infinity, les grands médias façon Rolling Stone ou The Source n’ont pu faire autrement que de chroniquer ce disque sorti en commun par les Souls of Mischief, Del tha Funky Homosapien, Casual, Domino et The Prose. Le retour de ces journaux, cependant, est en demi-teinte. Et en France, l’album n’a pas tardé à atterrir dans les bacs à solde, parmi des centaines des disques mauvais ou oubliés.
C’est que, en 1998, les bonnes années des Hieroglyphics sont derrière eux. Tous ont été remerciés par leurs maisons de disque. Pour cette raison, ils ont regroupé leurs forces et fondé leur propre label, le Hiero Imperium, pour y sortir ce Third Eye Vision qui est un épisode important de l’essor du hip-hop indépendant à la fin des années 90. Cet album, en effet, certains le considèrent aujourd’hui comme un lost classic, et comme le dernier grand disque des Hieroglyphics.
En temps normal, super-groupe rime avec déception, surtout si celui-ci s’épanche sur une durée déraisonnable de soixante-dix minutes. Mais ici, au contraire, les neuf protagonistes tirent profit de leur nombre. Ils varient les plaisirs, alternant titres solos (lesquels portent simplement le nom de leurs auteurs respectifs) et exercices collectifs de tous types : chœurs, dialogues, battles… Et ils livrent une synthèse parfaite de ce qu’ils ont su produire chacun de leur côté par le passé, soit un hip-hop West Coast alternatif, plus proche du jazz rap pratiqué sur la Côte Est que du gangsta, mais aussi plus ludique, plus souple, plus funky, plus créatif qu’un boom bap martial et linéaire.
Third Eye Vision est typique des premières années du rap indé. Les sons y sont modernes, la production a retenu les leçons des années 90, et les rappeurs se posent en gens instruits : ils recourent à un vocabulaire large, convoquent Imothep et Socrate, et nous parlent de l’Espagne maure. Mais avec un bon 99% d’égo-trip et de style battle, des histoires de filles, et en n’abordant la grande question, celle de la condition noire, que de façon imagée (« One Life One Love »), ils sont fidèles aux fondamentaux du hip-hop, aux bonnes vibrations de la old school. Ce désir de retour aux sources est patent quand un grand Del lance les vers suivants sur « At the Helm » :
Rap ain’t about bustin caps and fuckin bitches
It’s about fluency with rhymin ingenuity
Le rap, c’est pas tirer des coups de feu et baiser des meufs
C’est la maîtrise fluide de rimes ingénieuses
Sur ce disque, nous en sommes encore à un rap indépendant d’obédience traditionaliste, avec ses diatribes anti wack MCs. Mais avec les Hieroglyphics, ce hip-hop là sent encore le frais, grâce à des morceaux aussi mémorables que « After Dark », « Oakland Blackouts », et au finale suave de « Miles To The Sun », des titres qui légitiment tous le statut de trésor caché de Third Eye Vision.