ROBERT JACKSON BENNETT – Foundryside
Publié le 21 août 2018,
chez Crown Publishing Group.
Une jeune personne, partie de rien, découvre un artéfact magique. Dotée elle-même de pouvoirs singuliers, qu’elle accroit au fil de ses aventures, elle ligue autour d’elle une compagnie de personnages d’extractions et de qualités très diverses (elle est une voleuse, les autres un berserk, un savant et son assistante, un objet doué de langage et de conscience). Ensemble, tous armés de leurs talents propres, ils se confrontent au réveil de grandes forces issues d’un passé légendaire. Peu à peu, à mesure qu’ils enquêtent et qu’ils affrontent des ennemis redoutables, se révèle un conflit cosmologique qui traverse les âges, une guerre à l’échelle de tout un univers, dont ils deviennent bientôt le centre. Riche en actions, l’histoire monte en intensité, jusqu’à une lutte finale à grand spectacle, qui semble pourtant n’être qu’un avant-goût des prochains tomes d’une trilogie.
Cette intrigue est celle, archétypale, d’un livre de fantasy. Elle est celle aussi de Foundryside, l’une des œuvres récentes les plus acclamées, dans ce même genre. Ceux qui apprécient celui-ci pour sa plasticité et pour son originalité, n’y verront donc pas un grand chambardement. Cependant, cet auteur américain qu’est Robert Jackson Bennett actualise la formule, autant qu’il la maîtrise.
Le protagoniste principal est mis au goût du jour. Le héros, Sancia, est une héroïne. Elle est revêche et dégourdie, et il s’avère qu’elle est attirée par les femmes. Et ses compagnons, un fils de notable taciturne changé en machine de guerre, ou un érudit hautain et facétieux, sont à la fois marqués et nuancés. Une noirceur et une violence de saison ne sont pas absentes de leurs aventures. Ah, et puis on sort de l’eurocentrisme : ces gens ont la peau foncé, et la ville portuaire de Tevanne a pour spécificité de se situer au bout du monde, aux abords d’une jungle tropicale où le climat alterne entre une saison chaude et humide, et une autre, très chaude et très humide.
La magie est bel et bien là, elle est même omniprésente, mais elle ressemble davantage à une technologie alternative qu’à une puissance surnaturelle. Ceux qui la manient, ces fameux maître enlumineurs qui donnent au roman son titre en français, sont d’habiles techniciens qui exploitent les lois particulières de leur monde, plutôt que des sorciers. L’univers, lui-même, n’est pas tout à fait médiéval. Avec ses usines, ses véhicules qui se meuvent tout seuls et ses écarts sociaux (regroupés en grandes maisons, des ultra-riches qui profitent insolemment des avancées techniques sont séparés par de hauts-murs d’un coupe-gorge peuplé par un lumpenprolétariat misérable), Tevanne ressemble à une métropole des débuts de l’ère industrielle bien plus qu’à une cité moyenâgeuse, ce qui apporte parfois à Foundryside de légères saveurs steampunk.
En vérité, on retient peu d’enseignements de cette histoire, à part son contexte un peu ballot de lutte des classes (dans le style du XIXème siècle, mais aussi du nôtre, avec ses maisons enrichies par leur monopole technologique). L’accent est mis sur l’intrigue, et davantage encore sur le monde, notamment son système de magie original et élaboré (des inscriptions dans une langue antique font croire aux objets qu’ils ont des propriétés extraordinaires). De ce fait, le world building prend beaucoup de place, et de longs exposés un peu techniques surviennent fréquemment.
Aussi, comme souvent dans ce pays neuf et autocentré que sont les Etats-Unis, l’auteur semble ignorer l’altérité des peuples et les fossés entre les époques. Ses protagonistes pensent comme des hommes modernes, plutôt que comme des gens du Moyen-Âge (voire du XIXème siècle), maniant avec aisance des notions telles que la force de gravité. Nous sommes dans l’Amérique d’aujourd’hui. Le monde n’est là que pour le dépaysement. Aussi, Robert Jackson Bennett surjoue l’opposition entre une bourgeoisie cernée de remparts et un peuple condamné à la boue, ce qui confère à son livre des petits airs de roman dystopique pour adolescents, à la Hunger Games.
Mais enfin, et c’est toujours la preuve qu’un livre est bon, c’est assez captivant. Sans être outre-mesure attachants, sans qu’il soit toujours aisé de comprendre les motivations soudainement altruistes de ces héros plutôt égoïstes (et nonobstant des méchants plutôt caricaturaux), ils sont bien construits, avec une mention spéciale à Clef, l’objet magique qui n’est pas un objet. L’intrigue est prenante. Fréquentes, mais rarement interminables, les scènes d’action (vols et cambriolages, courses-poursuites sur les toits, opérations sauvetage, intrusions et évasions rocambolesques, combats en 3D et autres bastons encore) sont rythmées. C’est de la bonne littérature d’évasion.