THE BROTHERHOOD – Elementalz
Sorti le 9 janvier 1996,
chez Virgin et Bite It! Recordings.
La première théorie à propos du rap anglais, c’est qu’il n’a jamais vraiment existé. A la manière d’autres scènes hip-hop nationales, il n’aurait produit que de pâles copies des Américains : des Nextmen et des Creators sans grande saveur, et qui n’auraient jamais fait avancer le schmilblick. La seconde, la plus juste, est que le hip-hop aurait fait souche en Angleterre, mais qu’il se serait transformé au contact de la rave culture, qu’il serait devenu le trip-hop, le big beat, ou le grime.
Elementalz, cependant, contredit ces deux thèses. The Brotherhood suit l’école américaine, mais avec réussite. Certes, avec leur accent prononcé, leurs allusions à Gary Glitter, Eric Cantona ou Camilla Parker Bowles, leur ancrage dans la culture populaire britannique, leurs subtiles chroniques de la rue londonienne et du quotidien anglais (« You Gotta Life » et ses paroles brillantes sur le racisme ordinaire), ces rappeurs affirment leur spécificité nationale. Ils la revendiquent même, s’en prenant aux MCs trop soucieux de singer leurs inspirateurs américains (« British Accent »).
L’album, par ailleurs, est produit par The Underdog alias Trevor Jackson, quelqu’un de fermement ancré dans la club culture anglaise. Cet homme vient sampler ici du King Crimson et du Soft Machine, et proposer des curiosités comme le beat de l’ego-trip « Punk Funk ». Et il démontrera plus tard une sensibilité multi-genres typiquement anglaise en faisant démarrer Fridge et Four Tet sur son label Output, en produisant ou remixant U2 et Massive Attack, et en collaborant avec Edwyn Collins, Roddy Frame, Kathleen Hanna et d’autres avec son projet Playgroup.
Pourtant, pour l’essentiel, ce rap-là ressemble encore furieusement à celui d’Outre-Atlantique. Pour être plus précis, il s’inspire à outrance de la formule développée par le Boot Camp Click : percussions martiales, basses profondes, beats atmosphériques, raps tranchants, posture hardcore et chœurs guerriers. Autre preuve de cette filiation, le redoutable « How Many MC’s » de Black Moon est samplé sur Elementalz. Mais ici, pour une fois, avec ces rappeurs aux flows, aux textes et à l’inspiration irréprochables, avec des titres tels que l’appel à l’unité de « One 3 », le jazzy « On The Move », « Clunt Click », « One Shot », « Nominate » et un fantastique « Goin’ Underground » aussi suave que sombre, ces copieurs se montrent dignes de leurs modèles.
Dommage qu’après cette sortie tonitruante chez une major, Shyloc, Spyce et Mr Dexter ne feront quasiment plus jamais fait parler d’eux, laissant The Underdog poursuivre seul la carrière que l’on sait. Car à peu de chose près, si sa moitié de titres seulement solides étaient comme tous les autres, tout bonnement excellents, Elementalz serait rien de moins qu’un autre Enta Da Stage.