LOVE – Forever Changes
Sorti le 1er novembre 1967,
chez Elektra Records.
Forever Changes est l’exemple même de l’album reconnu tardivement comme un classique. A vrai dire, à l’époque, logiquement pour ce qui est alors le groupe qui compte à Los Angeles, le troisième LP de Love (le dernier avec le line-up original) ne passe pas totalement inaperçu. Il connaît même un certain succès en Grande-Bretagne. Mais dans son propre pays, celui-ci est relatif, modéré, inférieur à ses prédécesseurs. Et bien moindre que celui des Doors, le groupe qu’Arthur Lee lui-même a aidé à faire signer, et qui devient à sa place la nouvelle sensation californienne.
Il faut dire qu’au moment de sa sortie, à l’automne 1967, à l’issue de ce Summer of Love au cours duquel l’album a été enregistré, le paysage musical est particulièrement encombré. Le groupe lui-même ne s’aide pas à sortir du lot : pas de tournée, il reste fixé en Californie. Et puis, avec ses guitares mêlées d’arrangements orchestraux, avec ses expérimentations et ses collages (« You Set The Scene ») inspirés par une forte consommation de drogues, avec son grand malaxage de rock, de folk, de R&B, de country, de classique et même de musique mariachi, Forever Changes ne détone pas tout à fait, de prime abord, parmi toutes les lubies psychédéliques de l’époque.
Mais après le prime abord, il y a le second. Bâti comme beaucoup de grands disques, dans la douleur (Arthur Lee et son coauteur Bryan MacLean sont à couteaux tirés, et en viennent à solliciter des musiciens de studio), Forever Changes n’est pas l’album joyeux présagé par son emphase et sa luxuriance, ni par cette musique douce qui, au milieu des violons et des cuivres, privilégie souvent les guitares acoustiques sur les électriques. Bien avant que De La Soul brise leur image de hippies rap en exhibant un pot de fleurs cassé, Arthur Lee le fait au verso de la pochette.
N’oublions pas que, tout comme son guitariste Johnny Echols, le chanteur est noir. Il n’ignore pas les grands dysfonctionnements de l’Amérique et du monde. En ce Summer of Love où tout le monde couche avec tout le monde, la solitude et la détresse amoureuse demeurent (« Alone Again Or »). Les horreurs de la guerre (du Vietnam ?) transparaissent sur « A House Is Not a Motel ». La fin menace nos quotidiens sans saveur, celle du jour, celle de la vie, d’après « The Daily Planet ». C’est à l’angoisse de la mort que répond l’abandon total à la drogue, sur « The Red Telephone ».
Ces paroles sont souvent mises en avant pour signaler la grandeur du disque, pour vanter son caractère précurseur. Mais cet argument est exagéré. Ce n’est pas là ce qui fait la grandeur de Forever Changes. Pas seulement. D’abord, parce que ces textes sont en réalité parfois cryptiques. Et parce qu’ensuite, aucun album n’a un tel impact par ses seuls mots. Aucun, sinon par snobisme.
Ce qui est admirable avec Forever Changes, c’est que cette tension entre l’éclat du milieu des années 60 et l’anxiété inhérente à l’album s’entend dans la voix fragile des chanteurs, celle de MacLean sur « Old Man » par exemple, une jolie chanson sur les affres de l’amour. La complexité et les détours de « You Set The Scene », la conclusion de l’album, traduisent en musique son message, contrasté, qui parle de l’évanescence de sa vie et de la nécessité de la contrôler.
Ce déchirement s’entend dans chaque note. Dans la magnificence de la musique, à travers le solo de trompette de « Alone Again Or », avec la mélancolie profonde du splendide « Andmoreagain », derrière la joliesse quasi-instrumentale de « The Good Humor Man He Sees Everything Like This » et les envolées de violon de « The Red Telephone », on perçoit l’ironie, la désillusion et l’angoisse du groupe et d’Arthur Lee, cet homme qui a enregistré l’album comme s’il était son dernier, convaincu de sa mort prochaine (elle surviendra trop tôt mais aussi bien plus tard, en 2006). Forever Changes c’est une drogue. C’est une potion pour invoquer puis conjurer la peine. C’est ce que la musique doit toujours être. C’est ce qui en fait un classique. Et, ô dieux, quel classique.