LUNATIC – Mauvais oeil
Sorti le 31 octobre 2000,
chez 45 Scientific.
Oubliez les Joey Starr, Akhenaton et autres, qui remontent aux années 90. Le personnage du rap français, c’est Booba. Il en est la vraie star, par ses frasques, par sa vie digne d’un film hollywoodien (de la prison pour braquage de taxi, sa famille kidnappée contre rançon), par son physique body-buildé, et surtout, par ce flow si caractéristique de mauvais garçon postillonnant.
Toutefois, bien avant que le rappeur des Hauts-de-Seine ne s’installe durablement dans le paysage médiatique, il doit comme tout autre conforter sa crédibilité auprès des fans purs et durs. Cela est fait à travers le duo Lunatic, quand il se fait remarquer par Cut Killer, quand il côtoie La Cliqua, quand il rejoint les collectifs Beat De Boul puis Time Bomb, puis quand il sort un premier album sur un label, 45 Scientific, créé pour l’occasion. Et c’est ce Mauvais oeil, première sortie indépendante devenue disque d’or en France, qui lance la carrière de Booba. De Booba, et de nul autre.
Moins charismatique, moins distinctif, cantonné au registre du chialeur des cités, Ali fait plutôt figure de faire-valoir sur ce seul album officiel de Lunatic. Plus politique, plus prêcheur que Booba, moins intime, égotiste et viscéral, il n’a pas la même force. Et il en est de même pour les producteurs. Même s’ils sont parfois plus soignés que la moyenne des beats de hip-hop français, ceux-là ont pour seul but d’installer les ambiances lourdes et poisseuses de circonstance. Ils sont là, sans surcroit de sophistication, pour accentuer les paroles par un brin d’emphase.
Des paroles qui elles aussi sont noires. Elles sont tout en aspérité, explicites et directes. Y est prise sans fard une posture de racaille, y sont relatées des expériences de la vie carcérale (« La lettre »), proclamé avec insolence un idéal de vie où shit et violence ont leur place (« Si tu kiffes pas »), affirmée une identité de métèques avec quelques autres gars des Hauts-de-Seine (« 92 I »).
Avec dix ans de retard sur eux, Booba et Ali descendent la même pente que les rappeurs gangsta américains : plutôt que de nier ou de défier les clichés sur le rap des cités, ils les portent, ils les revendiquent, avec un ton pessimiste qui s’inspire davantage de Mobb Deep et des rues froides de New-York que du soleil californien. Et comme de l’autre côté de l’Atlantique, ce hip-hop n’en est que plus mordant. Et il est sublimé en sus par le rap d’un Booba clairement au-dessus du lot.