LAMBCHOP – Nixon
Sorti le 7 février 2000,
chez Merge Records et City Slang.
Nixon est l’album de la reconnaissance pour Lambchop. Pas dans son propre pays, l’Amérique, où le groupe à tiroirs de Kurt Wagner reste à peu près confidentiel. Pas non plus en France, où un petit public lui est déjà acquis depuis que Les Inrocks, à une époque où ils ont encore le nez creux, ont vanté à raison leur premier album, Jack’s Tulips. Mais en Angleterre, ce qui n’est pas rien quand on connaît le magistère britannique sur la critique rock internationale. Et bien sûr, comme toujours quand un groupe chéri des happy few commence à mettre le nez à la fenêtre et qu’il sort son disque le plus accessible, ce Nixon est alors sujet à débats entre déçus et convaincus.
Il faut dire qu’il est bizarre, ce disque. D’abord, il y a ce concept autour de Richard Nixon, avec dans le livret une bibliographie sur l’ancien président, sans pourtant que les chansons aient un rapport clair avec l’homme du Watergate. Ensuite, il y a ces incartades soul plus poussées, étonnantes pour un groupe qui a d’abord proposé une sorte de country alternative, un country rock qui, à l’opposé de celui de leur ville de Nashville, n’a pas pris le chemin du kitsch et de la variété.
Certes, cette mutation soul n’est pas neuve. Elle a commencé dès l’album d’avant, What Another Man Spills, avec d’étonnantes reprises de Curtis Mayfield et de Frederick Knight. Mais là, Kurt Wagner en remet une couche, avec un falsetto qui sied mal à sa voix chaude et grave d’homme trop porté sur la cigarette et le whisky, avec un timbre légèrement nasillard, à tel point qu’on ne sait plus s’il s’agit d’un hommage ou d’une parodie (« You Masculine You », « What Else Could It Be? »). Et tout cela n’est pas organisé sur le mode crossover, en un tout métissé, bâtard, mais constant. Non, ici, c’est plutôt l’éclectisme qui est de mise, avec en ouverture, histoire de tromper son monde, un joli titre de pop délicate qui n’aurait pas dépareillé sur les premiers albums, avant que Wagner ne relève le défi improbable de marcher sur les traces de Curtis Mayfield et de Prince.
Bref, Nixon a de quoi laisser circonspect avec sa petite tonalité symphonique et ses cordes soyeuses, héritées de la Great Black Music des années 70. Elles sont présentes que le chant lorgne du côté de la soul, de la pop ou de la country. Pour aboutir à cela, Lambchop n’a pas mégoté. Non contents d’être déjà plus de dix, il invite des cohortes de collaborateurs sur ce Nixon riche et luxuriant, le Nashville String Machine, par exemple. Et, même si le groupe peut à l’occasion faire encore sobre (« Distance From Her To There »), c’est cette profusion qui, tout en décontenançant certains fans, emporte la mise. Ce sont ces volées de violons qui rendent plus patent encore le talent de Wagner et des siens (voire, parfait substitut aux violons, les chœurs du léger « Up with People »), sur de magnifiques « Grumpus », « Nashville Parent » et « The Book I Haven’t Read ».
On peut aimer ou pas. On peut trouver ces escapades soul soit bienvenues, soit pathétiques. On peut juger cela à la limite du Middle-of-the-Road. On peut préférer le Lambchop moins orchestré, moins accessible, parfois ouvertement expérimental, même si les deux derniers titres (un inquiétant et excellent « The Petrified Florist », un étrange « Butcher Boy »), en rupture avec le reste de l’album, donnent quelques gages dans ce registre. Cependant, Nixon est un élément essentiel de la discographie riche, complexe et paradoxale d’un groupe qui ne l’est pas moins.