KAARIS – Or Noir
Sorti le 21 octobre 2013,
chez Therapy Music et Universal Music Group.
Le rap français, c’est l’enfer : il est pavé de bonnes intentions. Certains, par le passé, ont pu lui reprocher ses excès supposés. Mais la vérité, c’est qu’il est plutôt sage. Il est souvent paré d’une certaine posture morale, fût-elle contraire à celle de ses détracteurs. Longtemps convaincu qu’il avait une mission, il a parfois voulu porter un message. La France, en effet, c’est le pays du « rap conscient », c’est celui qui est resté si longtemps le regard rivé vers New-York, où a souvent sévi le hip-hop le plus social. Et puis, petit à petit, tout cela a changé. Booba, la vraie star du rap d’ici, s’est affranchi de cet encombrant impératif. Il n’est donc pas surprenant si c’est l’un de ses collaborateurs qui, sur le tard, offre son grand classique à la portion immorale du rap français.
Le parcours de Kaaris est accidenté. Après avoir grandi à Sevran, Okou Gnakouri laisse tomber un temps le micro pour tenter une aventure en Côte d’Ivoire, son pays de naissance, avant que la guerre civile ne le ramène en France. De retour en région parisienne, il se lie à quelques figures du rap local comme Despo Rutti, et puis Booba, donc, qui l’invite sur sa mixtape Autopsie 4, puis sur l’album Futur. Par la même occasion, Kaaris s’acoquine avec les producteurs 2093 et 2031, à savoir le duo Therapy, avec lequel il fonde Therapy Music. Le rappeur sort aussi la mixtape Z.E.R.O, en 2012, qui prépare la sortie, sur major (le label, AZ, est affilié à Universal), d’Or Noir. Tout est alors réuni pour la déflagration. Il ne reste plus à Kaaris qu’à dégainer son meilleur rap. Ce qu’il fait.
Le meilleur rap de Kaaris, c’est une suite intarissable de punchlines et un sens de la formule inné, que sa hargne rend délectables. Le rappeur ne recule devant rien, sexe, violence, stupéfiants, pour revenir à l’essence du rap : l’égo-trip, un fascinant concours de grosse bite. Matérialisme éhonté, deal de drogue, envies de brutalité conjugale, de meurtres ou d’agression sexuelle, giclées misogynes et homophobes, saillies anti-Marianne et anti-police, pornographie, délinquance, terrorisme, islamiste ou pas, fascination pour les armes. Tous les interdits, toutes les outrances et tous les vices se donnent rendez-vous sur Or Noir. Il n’y a plus de limite, et ça en est libératoire.
Or Noir corrige la pudibonderie qui a longtemps entravé le rap hexagonal. Il l’envoie valser. Et pourtant, c’est bel et bien un album de musique française. On l’entend avec ce primat qui, bon an mal an, est attribué aux paroles, fussent-elles dépouillées de message. On le constate aussi avec ces beats qui, tout efficaces, adéquats et travaillés qu’ils soient, se contentent souvent d’un statut fonctionnel, qui ne visent qu’à souligner et à décupler, de la manière la plus patate possible, des textes bulldozer. Avec ces sons synthétiques simples, cogneurs et tapageurs, leur modèle est certes, indubitablement, la trap music d’Outre-Atlantique, mais on y trouve rarement les mélodies enfantines qui font la saveur de la musique d’Atlanta. Celle de Therapy ne fait que bastonner.
A part quand Kaaris prend la pose du sentimental, avec Auto-Tune (« MBM ») ou sans (« Paradis Ou Enfer »), ou bien sur une instru cloud rap (« Or Noir »), cette musique est sans pause. Elle est sans rémission et sans pitié, tant et tant que l’album, au bout de dix-huit titres intenses, en devient exténuant. Il n’y a pas la moindre alternative à la grosse voix de Kaaris. Il n’invite même aucun rappeur, hormis Booba, qui ne fait que pousser la chansonnette sur un refrain insignifiant.
Toute considération éthique mise de côté, ce caractère monolithique et épuisant est le seul reproche à faire à cet album. En dépit de sa longueur, et malgré les capacités d’endurance qu’il réclame à l’auditeur, Or Noir est fidèle à son nom. Brillant et éclatant comme le métal précieux, sale et visqueux comme le pétrole, il mérite le statut qui lui est désormais dévolu : celui de référence ultime de la trap music à la française, par son efficacité absolue, comme par son refus catégorique de toute précaution morale. Kaaris lui-même le dit, et ce dès le tout premier titre :
Je suis capable du meilleur comme du pire,
Et c’est dans le pire, que je suis le meilleur.
Effectivement. Sur cet album, il le démontre avec brio. Vive le mal.