MC SOLAAR – Qui sème le vent récolte le tempo

MC SOLAAR – Qui sème le vent récolte le tempo

Sorti le 15 octobre 1991,
chez Metronome, Polydor et PolyGram Music.

Aujourd’hui, si vous êtes absent des services de streaming, vous n’existez plus. Vous sortez de l’histoire, vous disparaissez de la mémoire collective. Et cela arrive aux plus populaires. Prenez MC Solaar. Il a été la première star du rap français. Plus que tout autre dans cette discipline, il a profité d’une visibilité internationale, d’un intérêt à l’étranger qui semblait relativement sincère, qui n’était dicté ni par un pur calcul mercantile, ni par la condescendance imprégnée de bonne conscience des ethnographes de la musique. Néanmoins, pendant un moment, le rap français l’a presque oublié. Parce qu’il était un gentil coopté par le showbiz, embarqué dans la galère pathétique des Enfoirés. Mais aussi, parce qu’à la suite d’une longue dispute avec sa maison de disque, personne ne pouvait exploiter ses premiers disques. Cependant, depuis quelques jours, cela est résolu.

La chape de plomb s’est levée et, trente ans après sa sortie, il est redevenu possible, pour ceux qui n’avaient pas l’objet, ou pour ceux qui l’avaient égaré, d’écouter à loisir Qui sème le vent récolte le tempo. On peut se replonger dans cette époque et en retrouver la saveur. Celle du rap d’alors, de ce style à l’esprit très jazz, imprégné de la musique afro-américaine des années 70, comme dans le cas du single qui a propulsé la carrière de Claude MC, « Bouge de là », avec son sample mémorable de Cymande. Celle des origines du rap français, de ces années où la scène nationale, toute petite, se confondait avec celle du raggamuffin, cette autre musique de bronzés pas gaulois.

L’album, en effet, appartient autant à ce registre qu’au hip-hop. La version alternative de « Bouge de là » penche de ce côté, et le dispensable « Ragga Jam », avec Daddy Mory, Big Red et Kery B (futur Kery James), est dédié à ce style. Le rappeur lui-même adopte souvent le phrasé typique de la Jamaïque. Il part dans des accélérations qui lui sont caractéristiques. Par ailleurs, il s’engage souvent dans un discours qu’on qualifierait aujourd’hui de « conscient », et où l’on reconnaît les diatribes rastafariennes contre la vile Babylone, comme dans le cas de « La devise », à propos de l’appât du gain. Ces morceaux, terriblement téléphonés, ne sont pas ce qui a le mieux vieilli.

Mais le rap, avant de devenir discours, a d’abord été un jeu. Et cet esprit ludique, datant de quand le hip-hop était encore innocent, MC Solaar y excelle. Cette sanctification du texte qui, longtemps, a plombé et inhibé toute la musique française, le rappeur sait alors y sacrifier, mais il se conforme aussi au modèle américain, où la forme importe davantage que le fond. Il joue avec les mots, créant d’habiles associations à double-sens, mélangeant ses univers culturels, celui de Claude l’étudiant modèle et celui de Solaar le jeune de son époque. Ce qui importe sur « Matière grasse contre matière grise » par exemple, ne sont pas les platitudes de ce long commentaire sur la politique internationale, mais bel et bien ses jeux de mots avec les noms des pays ou des dictateurs.

Célébré comme digne des meilleurs paroliers de la chanson française, MC Solaar est, aussi, un Américain. La musique, produite par Jimmy Jay (et plus secondairement par Hubert Blanc-Francard, alias Boom Bass, futur pilier de la French Touch), confirme cela, avec sa couleur jazz, et tout simplement parce qu’elle prime. C’est elle qui a le mieux passé l’épreuve du temps.

Les titres phares de l’album sont toujours aussi forts : l’humoristique « Bouge de là », donc, irrésistiblement funky ; le léger « Victime de la mode », description suavement ironique d’une fashion victim ; et surtout la somptueuse et subtile chanson d’amour « Caroline », où s’entendent déjà les ambiances à venir du trip hop. Et d’autres moments, comme le morceau-titre « Qui sème le vent récolte le tempo », un égo-trip doux mais rythmé, ou « Armand est mort », qui chronique un drame de la vie quotidienne, méritent aussi de figurer dans l’anthologie de Claude MC.

Ce classique imparfait est substantiellement français, mais il est aussi très international. Il s’inscrit dans la tendance, mais il n’est pas suiveur. Il apporte un truc en plus, comme peu d’autres albums de rap français. Et pour cela Qui sème le vent récolte le tempo, à présent qu’il refait surface, mérite une place à sa mesure dans la mythologie du hip-hop, en France tout comme à l’étranger.

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