DJ SHADOW – Endtroducing…
Sorti le 16 septembre 1996,
chez Mo’ Wax.
C’est un débat récurrent, quoique discret, qui existe depuis la sortie de Endtroducing… : et si ce disque clé des années 90 n’était pas si bon que cela ? Et s’il n’était pas un classique ? Propos provocateurs, combat perdu d’avance à présent que ce disque a gagné sa place dans toutes les listes possibles et imaginables des meilleurs albums. Mais question pertinente tout de même.
L’influence de Endtroducing… n’est pas à démontrer. Avec les singles « In/Flux » et « Lost And Found (S.F.L.) », puis avec cet album exposé à un large public, Josh Davies invente le hip-hop instrumental. Un hip-hop qui, loin de se contenter de boucles rendues ineptes par l’absence de MC, cherche à faire oeuvre. Il en fixe les canons, il en devient la source d’inspiration première, au point que, tant d’années après sa sortie, Endtroducing… sert encore d’étalon à toute sortie abstract hip-hop, comme on dit alors. Qu’il sera extraordinairement difficile aux adeptes de rap sans les raps de s’affranchir de cet encombrant parrainage, de cette écrasante Statue du Commandeur. Et que ce statut de pionnier sera consacré par tous, jusqu’au Guinness des Records, qui nous rappelle que ce disque a été le premier à n’être constitué entièrement que de samples.
Avec ce disque, et par extension avec l’aventure Mo’Wax à laquelle DJ Shadow prend part, les frontières se brouillent. Dans les années 90, on a tendance à stratifier les musiques actuelles en trois genres séparés et étanches : le rap, la techno, et ce qui garde le nom de rock. Cependant, issu du hip-hop, adoubé par les adeptes de musique électronique, et accueilli favorablement par les autres, DJ Shadow annonce avec Endtroducing… que tout cela volera en éclat. Même s’il s’en est longtemps défendu, il est bel et bien le parrain du trip hop, ce genre vite méprisé, mais qui a le mérite d’annoncer la grande lessive qui surviendra à la fin des années 90. Et avec son grand recyclage de musiques oubliées, il participe à cette redécouverte du passé que les rééditions CD et les cratediggers avaient déjà bien entamée, et qu’Internet et le MP3 accéléreront encore.
Endtroducing… annonce aussi le mouvement rap indé. De nombreux artistes de cette vague ne l’ont pas écouté à l’époque, mais tous en ont subi l’influence. Bien qu’issu d’une scène multiraciale, comme l’indiquent les peaux basanées de ses compères Chief Excel et Lyrics Born sur la pochette de l’album, Josh Davies propose un hip-hop de Blanc. Pas simplement du fait de sa couleur de peau, mais aussi parce qu’il extirpe le rap de son contexte de naissance, de son vernis social, de son éternel balancement entre colère et jouissance. Parce qu’il a des velléités « progressives ». Parce qu’il décomplexe ce genre, qu’il s’en sert pour produire autre chose. Et comme déjà dit, parce qu’il ne s’effrait pas de sonner rock ou quoi que ce soit d’autre, en dépit de fondements indiscutablement hip-hop. Parce que Shadow n’a d’autre aspiration que de bâtir une oeuvre.
Mais cette oeuvre, est-il vraiment parvenu à la construire ? En d’autres termes, quelle est la valeur véritable de Endtroducing…, en dehors de son imposante postérité ?
Pas la peine de jouer les malins ou les mal embouchés. L’impact de cet album n’aurait pas été tel si, en plus d’avoir été original, il n’avait pas été bon, voire excellent. D’autres, après lui, se damneront pour tenter d’en reproduire les temps forts : la vraie entrée en matière que forment l’implacable « Building Steam With A Grain of Salt », sa rythmique lourde, ses variantes, ses quelques scratches et ses voix fantomatiques ; cet épique « Stem / Long Stem » où s’annoncent les thèmes de « Organ Donor » et de « Midnight In A Perfect World », récurrents comme dans un album de jazz ; la suave conclusion de « What Does Your Soul Look Like (Part 1) » ; et puis le sommet du disque, ce somptueux « Midnight In A Perfect World » qui relie DJ Shadow à ce trip hop vaporeux et magnificent auquel il niera appartenir. Ces morceaux-là soutiennent l’album, ils en sont l’ossature, la charpente. Ajoutons-y la furie toute en percussions de « The Number Song » et l’orgue fou de « Organ Donor » qui, si l’on accorde une prime à l’entrain, tiennent la corde.
Comparés à ceux-là, toutefois, les autres titres font pâle figure. Ils font preuve de remplissage (« Napalm Brain / Scatter Brain »), ils lorgnent vers cette musique d’ascenseur où échoueront à l’avenir bon nombre de sorties abstract hip-hop (« What Does Your Soul Look Like (Part 4) »). Ou alors, ce sont des titres à fort potentiel, mais que gâtent des effets superflus (« Changeling / Transmission 1 ») ou des jeux de percussion (« Mutual Slump ») qui virent à la démonstration.
Certains pourraient dire que ce sont là des pauses nécessaires, qu’un album uniformément intense aurait été épuisant. Mais cela ne serait que rhétorique, arguties, sophistique. Sans enlever à Endtroducing… son statut de classique et sa place dans l’histoire de la pop music, il faut admettre ses faiblesses. L’ironie, c’est que Shadow finira par le commettre, cet album presque parfait : six ans plus tard, avec The Private Press. Mais alors, la révolution abstract hip-hop sera derrière nous, et cet aboutissement ne sera considéré à tort que comme une pâle réplique de son prédécesseur, considéré ad vitam aeternam, peut-être à tort, comme la seule grande oeuvre de Josh Davies.