ATMOSPHERE – Overcast!

ATMOSPHERE – Overcast!

Sorti le 5 août 1997,
chez Rhymesayers Entertainment.

Soyons honnête. Le premier Atmosphere a beau être la base de la riche scène rap de Minneapolis, et un album fondateur du hip-hop indé, il n’est pas parfait. D’abord, son édition CD n’évite pas l’écueil du remplissage. Plusieurs des premiers titres sont poussifs et laborieux. Aussi, à quelques audaces près, les beats très fonctionnels d’Ant sont souvent d’une platitude à toute épreuve. Quant aux raps de Spawn, s’ils sont honnêtes, leur principal intérêt réside dans le contraste qu’ils apportent à ceux de l’autre rappeur, par ce timbre rugueux qui lui est radicalement opposé.

Car cet album, comme le groupe lui-même, est totalement porté par un homme : Slug. C’est sa chose, son oeuvre, son engeance. Le reste n’est que décorum et agréments mineurs. Intensité, éloquence, intelligence des textes, personnalité complexe et duale : dès Overcast!, Sean Daley est le rappeur charismatique et fondamental qu’il demeurera, malgré une discographie chaotique et frustrante, l’un de ces artistes rares qui s’imposent comme majeurs dès la première écoute.

A l’origine, Atmosphere est un projet conservateur. Situé dans le Midwest, à l’écart des grands courants, le groupe souhaite préserver le hip-hop, en garantir la fraîcheur, l’entretenir par le contact avec la rue et la pratique des MC battles. Il est à l’inverse du rap tape-à-l’oeil qui triomphe en cette fin des années 90. Néanmoins, en prenant le contrepied des rappeurs matérialistes, le leader d’Atmosphere innove. Il introduit dans le genre une introspection qui lui est presque inédite.

C’est le cas dès « Scapegoat », le titre manifeste du groupe, le premier du EP Overcast!, la sortie courte qui a précédé l’édition sur CD. Sur une boucle de piano en suspend, Slug y énumère la liste interminable des prétextes fallacieux par lesquels nous fuyons parfois nos responsabilités…

It’s the East Coast, no it’s the West Coast
It’s public schools, it’s asbestos, it’s mentholated, it’s techno
It’s sleep, life, and death, it’s speed, coke, and meth
It’s hay fever, pain relievers, oral sex, and smoker’s breath
It stretches for as far as the eye can see
It’s reality, fuck it, it’s everything but me

C’est la côte Est, non c’est la côte Ouest
C’est les écoles publiques, c’est l’amiante, c’est le menthol, c’est la techno
C’est le sommeil, la vie et la mort, c’est le speed, la coke et la meth
C’est le rhume des foins, les antidouleurs, le sexe oral et l’haleine de fumeur
Ça s’étend à perte de vue
C’est la réalité, putain, c’est tout sauf moi

… signifiant a contrario qu’il est, lui, capable de se voir en face.

Ce retour sur soi commence dès l’introduction tout violons dehors de l’haletant « 1597 » :

Henceforth, step within my psychoanalysis
Callouses upon my mind make me strain for my lines

Maintenant, entre dans ma psychanalyse
Les callosités sur mon esprit me forcent à lutter pour trouver mes vers

Il se poursuit avec « Brief Description », où le rappeur dit vouloir découvrir qui il est vraiment avant l’heure de sa mort, et sur “Clay”, où il s’empare de la question existentielle. La quête se poursuit sur « Caved In », un hommage au père interprété par Spawn, mais qui aurait tout aussi bien pu s’imaginer dans la bouche de Slug, connu pour aduler son géniteur, un musicien afro-américain.

Cependant, Overcast! ne se limite pas à ce registre. Le rappeur n’est pas l’artiste fleur-bleue qu’imagineront les feignants qui ne l’ont jamais vraiment écouté, et qui l’ont vu à tort comme l’archétype de la nuée de rappeurs underground pleurnichards qui naîtront à sa suite. Daley, qui affectionne aussi la face irrévérencieuse du rap, n’aura d’ailleurs de cesse de renier cette image d’homme sensible et introverti, de s’acharner sur cette caricature aussi idiote qu’injuste.

L’album varie les plaisirs, tant dans les textes que dans les sons, comme avec ce « Complication » mettant en scène une femme incapable de se choisir un partenaire stable, ou ce « Cuando Limpia El Humo » et son sample ingénieux de chants d’oiseaux. Atmosphere se prévaut aussi de « Sound Is Vibration », autre temps fort après « Scapegoat », le titre le plus musical d‘Overcast! avec sa harpe et ces jeux entre rappeurs qui fleurent bon l’expérience des battles. Enfin, l’album s’achève par « Primer », un titre à l’opposé de « Scapegoat », quoique déclamé avec la même virulence.

Ce simulacre de dispute conjugale, prémices du « Kim » d’Eminem, cet exercice de style d’une force inouïe, n’est pas à prendre au premier degré. C’est d’abord un drame de la pauvreté. C’est le portrait d’un couple du Quart Monde où l’homme, dévirilisé, frustré de ne pouvoir offrir le confort à sa compagne, se venge de son impuissance par la misogynie et la violence domestique :

First of all, bitch, I never promised I’d be rich
So fuck you and your wishes, ya need to do the dishes

D’abord, connasse, je n’ai jamais promis que je serais riche
Alors va te faire foutre avec tes désirs, t’as qu’à faire la vaisselle

Par ce titre semble-t-il contraire à son registre, Slug ne se montre pas soudainement bête et brutal. Non, il prouve sur « Primer » qu’il sait s’extraire de ses affres personnelles et se lancer dans la critique sociale, qu’il est un artiste intelligent, complexe et dual, et pas si simple à copier.

Acheter cet album

Avez-vous aimé cet article ? 

Cliquez sur une étoile pour l’évaluer.

Note moyenne 0 / 5.  Nombre de votes :  0

 Pas encore de votes. Donnez la première note.

 Comme vous avez aimé cet article…

 Suivez‑nous sur les réseaux sociaux ! 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *