BRAILLE – Lifefirst: Half the Battle
Sorti le 5 octobre 1999,
chez ESWP Music.
A force de voir grandir le créneau du rap chrétien, il fallait s’attendre à ce qu’en provienne un artiste authentiquement doué. Celui-ci existe donc, il vient de Portland dans l’Oregon, se fait appeler Braille et a sorti en 1999, à dix-sept ans, un Lifefirst: Half The Battle remarqué sur le circuit indé. Un circuit dont les adeptes sont pour partie, de jeunes garçons de la middle class soucieux de la respectabilité de leur musique de prédilection, hostiles à ses atours matérialistes, et donc prompts à se retrouver dans une approche plus spirituelle du genre. Il n’y a pas de hasard.
Même s’il nous exhorte à « rechercher une relation personnelle avec Dieu », cet album ne s’écarte pas trop, musicalement parlant, des canons du hip-hop underground. Rien d’étonnant, puisque l’équipe de production, particulièrement fournie, comprend des figures de l’indé comme Celph Titled (qui produit le petit bijou « Ink Blotch ») et, dans une veine distincte, Sixtoo et MoodSwing9. Les autres intervenants sont Deeskee, DJ Kno et, moins connus, K IV, Big Balou, et Kiilani.
S’y fait jour une prédilection pour les guitares acoustiques (à noter, l’excellent « Hard To Determine »), quand ça n’est pas pour d’autres cordes (« Sister Of Change », « Gullet Gambit ») ou des flûtes (« Delusive Decorum ») étalées ça et là, mais sans pompe excessive. Les producteurs se permettent aussi des expérimentations (Kiilani et son sample de Hitchcock sur « Molasses »). Quant à Braille, même s’il joue aisément au moraliste et s’il déclame à l’envi sa reconnaissance envers Jésus le Christ, son rap n’est pas béat. Sa voix de Blanc est peu affirmée, mais sa scansion est efficace et précise, et il ne s’interdit pas quelques moments hardcore.
Le seul trait vraiment religieux de l’album, en dehors des paroles, humbles et introspectives, n’est finalement que ce recours fréquent à des samples à base de chœurs éthérés, qui donnent un relent gothique aux compositions de Lifefirst, dans un style proche du premier album halluciné des Jedi Mind Tricks, mais pour un contenu moins sacrilège, bien évidemment. Ce qui n’est pas une mauvaise chose, puisqu’avec cette formule, « Antfarm » (« Jesus is coming », paraît-il) et le formidable « Homesick » (aux extraits d’oraison) figurent parmi les meilleurs titres de l’album.
Ce militantisme chrétien est presque gênant. Mais après tout, nous nous sommes habitués à la virulence du gangsta rap ou aux outrances d’un Necro. Alors, pourquoi pas se mettre aux bondieuseries dans la foulée, histoire d’adoucir nos mœurs ? Après tout personne, outre les habituels détracteurs du rap, n’a jamais cru qu’il fallait prendre les paroles pour argent comptant. Nonobstant quelques effets éthérés un peu faciles (« Gullet Gambit ») et quelques titres plus faiblards que d’autres (« Abandoned Island »), Braille mérite d’être joué sur nos platines. Avec le temps, nous ne retiendrons plus qu’une chose de lui : ce jeune garçon délivre du bon rap.