BAHAMADIA – Kollage

BAHAMADIA – Kollage

Sorti le 19 mars 1996,
chez Chrysalis Records.

En 1996, juste avant la grande époque des rappeuses hypersexuées, peu se différencient d’elles autant que Bahamadia. Il est vrai qu’Antonia Reed, qui fête alors ses trente ans, appartient déjà à l’ancienne génération. Elle s’est lancée dans le hip-hop au début des années 80, en qualité de DJ, puis elle est passée au micro, suivant l’exemple des femcees new-yorkaises de ce temps-là (ainsi que celui, dans sa propre ville, de Lady B). Mais à cette époque, Philadelphie n’est pas encore au centre du rap game, et il faut l’appui du DJ et producteur local DJ Ran, puis celui de Guru, pour que Bahamadia parvienne à percer. C’est avec l’appui du rappeur de Gang Starr qu’elle obtient une place sur le deuxième Jazzmatazz et un contrat chez Chrysalis, dix ans après ses débuts.

Compte-tenu de son âge et de son bagage, Bahamadia est une artiste, plutôt qu’une provocatrice. Ce qu’elle vise d’abord, c’est l’excellence au micro, comme le montrera son statut d’égérie féminine du Lyricist Lounge. C’est aussi la promotion d’un certain rap quand, responsable d’une émission de radio, elle parrainera la scène underground en pleine émergence à la fin des années 90. C’est son ouverture à d’autres mondes, qu’elle démontre en collaborant avec tout un tas d’Anglais évoluant dans de multiples genres : rap avec The Herbaliser, trip-hop avec Morcheeba, acid jazz avec The Brand New Heavies, et drum’n’bass avec Roni Size, qu’elle épaule sur le morceau qui nomme son classique, New Forms. Bahamadia, enfin, est une intellectuelle engagée, prompte à porter la voix du rap dans le monde universitaire ou, bien plus tard, à dénoncer la misogynie crasse de Rick Ross.

Kollage, premier album d’une discographie ténue, traduit cela. Dès son premier vrai titre, le bien nommé « WordPlay », où Bahamadia joue avec les noms de rappeurs passés ou actuels, c’est une science du langage qu’elle promeut de sa voix basse. Elle s’amuse avec des mots compliqués sur « Rugged Ruff ». Elle aspire à être créative sur « Innovation ». Elle donne aussi dans le storytelling à message, avec ce « True Honey Buns » qui nous parle d’une amie qui fait la groupie à un concert du Wu-Tang. Et elle fait tout cela avec l’austère minimalisme parcouru de scratches et imprégné de jazz du boom bap, en toute logique pour un album produit par Da Beatminerz, DJ Premier et Guru.

Parfois, pour éviter la monotonie, la formule se renouvelle. « I Confess », dont le refrain chanté par X-Cetra réinterprète le « Let’s Get It On » de Marvin Gaye, pénètre en terre R&B. Même chose pour le conclusif « Biggest Part Of You », une déclaration d’amour maternel. Bahamadia invite aussi d’autres voix, celles de K-Swift (RIP) et de Mecca Starr, deux autres femmes, sur « 3 Tha Hard Way ». Et sur « Da Jawn », ce sont d’autres figures de Philadelphie, Black Thought et Malik B de The Roots, qui s’expriment sur une musique organique caractéristique de leur groupe. Kollage, enfin, a deux tubes : le puissant « Total Wreck », et ce doux hommage à la scène de Philadelphie qu’est « Uknowhowwedu ». L’un comme l’autre, et l’album avec, concentrent sans pareil l’essence du son East Coast de la décennie 90, avant que d’autres rappeuses ne passent à autre chose.

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