TERRY PRATCHETT – Equal Rites (La huitième fille)
Sorti le 15 janvier 1987,
chez Victor Gollancz Ltd.
Terry Pratchett s’est engagé dans la série du Monde du disque pour moquer les clichés du genre littéraire qui, adolescent, l’a absorbé. Dès l’origine, ses romans sont un pastiche de fantasy, doublé d’une satire de la société actuelle. Les deux premiers partent même dans tous les sens. On y trouve, pêle-mêle, un barbare vieillissant, un magicien raté, des allusions à l’informatique, des critiques envers touristes ou les agents d’assurance, mais aucun ne s’emploie vraiment à raconter une histoire. Tout juste perçoit-on le début d’une intrigue avec le deuxième, The Light Fantastic. Mais pour l’essentiel, tout n’est que prétextes à parodies, fous rires et situations cocasses.
Le troisième livre, toutefois, marque une évolution. Cette fois, cela ressemble pour de bon à un roman. En plus des personnages humoristiques habituels (un magicien réincarné en fourmi, un bibliothécaire transformé en orang-outan dont le vocabulaire se limite au mot « oook », un bâton magique doté d’une personnalité vindicative et soupe-au-lait), l’auteur nous en propose d’autres, toujours aussi drôles et mémorables, mais plus attachants, à commencer par les deux principaux : Esk, la petite fille qui veut devenir un mage, et qui, dans un mélange d’intelligence et de naïveté, bouscule les certitudes des adultes ; et Granny Weatherwax, la sorcière armée d’une volonté de fer qui l’accompagne sur cette voie, et qui deviendra une figure récurrente du Monde du disque.
Pratchett nous propose ici une jolie histoire, plutôt qu’une suite de situations : celle d’Esk, précisément, à qui un magicien a transféré ses pouvoirs juste avant de mourir, la prenant par erreur pour un garçon. Le livre relate le long parcours de la petite fille vers une profession, celle de mage, que la tradition n’a jamais voulu accorder qu’aux hommes. La seconde partie de l’ouvrage, qui se déroule à l’université de magie d’Ankh-Morpork, reprend la même trame décousue que les deux précédents livres, avec en guise d’apothéose une confrontation avec les créatures de la Dungeon Dimension, déclinaison locale des Grands Anciens de Lovecraft. Mais avant cela, quand Esk fait ses premiers pas de sorcière et de magicienne dans ses montagnes de naissance, il suit le parcours classique (quoique passablement tourneboulé par le style parodique de l’auteur), du roman d’apprentissage. Un roman d’apprentissage particulièrement humoristique, mais charmant.
Terry Pratchett s’est concentré cette fois sur une intrigue, simple et unique. Et il en fait de même avec les thèmes : un seul domine tous les autres. Comme souvent, sa fantasy sert à tourner en dérision quelques maux du monde réel, et celui auquel il s’attaque ici est la misogynie. Le titre l’indique, qui joue de l’homonymie entre « rites égaux » et « droits égaux » : l’auteur critique le sexisme qui a dominé avant lui son genre de prédilection, où les magiciens sont nécessairement des hommes, et où la seule voie offerte aux femmes est celle, mineure et obscure, de la sorcellerie.
Avec lui, Merlin et Gandalf peuvent être des femmes. A travers la description de son université, gouvernée par de vieilles barbes, coincées dans leurs bibliothèques et leurs spéculations philosophiques, cloisonnées dans leurs certitudes et leur respect de la tradition, il critique aussi l’enfermement d’une élite outrancièrement masculine, et signale que l’exclusion des femmes n’est rien d’autre qu’une convention, fondée sur rien. A travers Granny Weatherwax, elle-même (au début tout du moins) rétive à l’idée d’une fille magicienne, il critique aussi la complicité des femmes, promptes à partager elles aussi ces schémas. Il n’y a guère que la jeunesse, le bon sens et la fraicheur d’Esk (après tout, la vérité sort de la bouche des enfants), pour faire voler tout cela en éclat, pour démontrer que tradition n’est pas raison, que rien ne saurait être interdit aux femmes, et que la fantasy, à l’inverse de ce que dénoncent encore des détracteurs en retard d’une ou deux guerres, n’est pas obligatoirement le pendant littéraire de la révolution conservatrice.