PIERRE BORDAGE – Wang 2 – Les aigles d’orient

PIERRE BORDAGE – Wang 2 – Les aigles d’orient

Publié en mai 1997,
aux Editions L’Atalante.

Qu’est-ce qui fait de Bordage, aujourd’hui, le chef de file de la sci-fi française ? L’un de ceux qui, dans cette catégorie, rencontrent le plus de succès, y compris à l’étranger ? Qu’a donc cet auteur, qui fait la différence ? Pourquoi, en lisant le tome final de Wang, malgré une impression de déjà-vu et une pincée de circonspection, avons-nous la volonté d’aller au bout, et de ne rien lâcher ?

Ce n’est pas par l’innovation qu’il apporte au genre. Rien de bien nouveau sous le soleil de la science-fiction avec ce roman : Pierre Bordage nous présente un monde post-apocalyptique sur le mode Mad Max, des mutants post-humains connectés en réseau pour la fibre cyberpunk, une technologie plus aliénante que libératrice, un Occident décadent calqué sur l’Empire Romain des cirques et, thème de prédilection chez l’écrivain, une histoire d’Arche de Noé intergalactique.

Ce n’est pas non plus par la clairvoyance que Bordage se distingue. Ecrits dans les années 90, Wang n’a pas grand-chose de visionnaire, il reflète avant tout les maux et idéologies des décennies passées : fracture Nord / Sud, impérialisme et égoïsmes occidentaux, révolution conservatrice, hantise d’une coalition réactionnaire qui regrouperait, bon an mal an, les multinationales et les capitalistes, les mafias, les Eglises instituées, les Anglo-Saxons et, hum, Israël et le Mossad.

Son portrait du XXIIIème siècle n’est pas crédible non plus, avec ces nations, Lettons, Bulgares, Birmans ou Tibétains, qui auraient conservé des traits physiques et moraux clairs dans une Eurasie presque unifiée. On frise l’essentialisme. On touche même au grotesque quand l’auteur met en scène des Amérindiens nobles (l’adjectif est employé plusieurs fois) et beaux (et un peu cons, aussi, il faut dire), mus par une identité forte, comme il n’en a jamais existé que dans les westerns.

Il y a chez Bordage une aspiration forcée à la pureté. Pureté de Wang, animé par le désir de sauver l’humanité ou par celui d’une vie saine dans les hauteurs de l’Himalaya. Pureté de son amour avec Lhassa. Pureté de ses amitiés. Pureté altruiste du réseau de mutants qui le soutient dans l’ombre. Pureté de l’Homme même, quand, libéré, il cesse de s’adonner à une guerre et une violence qu’il a pourtant toujours connues. On touche parfois au fleur bleue, malgré le vernis dur et violent.

Car les livres de Bordage, malgré tout, sont pleins de sang et de stupre. Tout n’y est pas noir ou blanc. Ce n’est pas vierge, par exemple, que Wang a découvert son aimée. Lui-même accepte d’être souillé par un Balte lubrique pour parvenir à ses fins. Son armée de libérateurs comporte des brutes et des malfrats, et s’adonne parfois à la violence gratuite. Pour atteindre son but, il se livre même un massacre dans les dernières pages. Le Tao de la Survie, la philosophie qui guide le Chinois, n’exclut pas l’égoïsme, la violence ou, de façon temporaire et calculée, la soumission.

De ces histoires d’hommes purs confrontés à un monde sale, se dégage une impression de déjà-vu. Avec cette intrigue simple, celle d’un héros providentiel et prométhéen qui unifie l’humanité, met fin à l’asservissement de l’homme par l’homme et libère par sa pureté un monde pervers et dépravant, l’auteur renoue avec une tradition perdue : celle des grandes fresques du XIXème siècle à la Comte de Monte-Christo ou Les misérables. Wang, c’est Edmond Dantès ou Jean Valjean. Bordage, c’est Hugo, Dumas, ou Eugène Sue. Le cœur même de son œuvre, c’est le romanesque.

Pierre Bordage, sait écrire des romans. Il sait habiller ses personnages, bâtir un récit, jouer des grands sentiments, utiliser avec science les scènes d’action. Son écriture est riche, limpide, souple et musicale. Et c’est cela, qui fait sa force. Au-delà des vues qu’il partage et du décorum science-fiction, finalement accessoire, son mérite est de perpétuer le génie romanesque à la française.

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