SIDESHOW – Tigray Funk
Sorti le 27 février 2026,
chez 10k Global.
Depuis des décennies, la région chrétienne du Tigré est une partie turbulente de l’Éthiopie. Des forces séparatistes l’ont agitée pendant la guerre civile qui a abouti à l’indépendance de l’Érythrée. Jusqu’à tout récemment, au début de la décennie, la contrée s’est rebellée à nouveau. Et il y a quelques jours encore, l’armée nationale y a envoyé ses troupes pour la reprendre en main, pendant que les pays voisins s’inquiétaient de son sort. Cette région troublée d’Afrique, c’est de là que provient HaileMariam Kassa, alias le rappeur Sideshow. Lequel, en début d’année, a donné son nom à son album le plus célébré à ce jour. Le plus ambitieux aussi, avec ses trente-deux plages.
Logiquement pour un homme qui a migré en Amérique parce que sa mère, journaliste, a irrité le gouvernement éthiopien, Sideshow n’est pas insensible à la marche du monde. Ses mots d’ordre sont parfois révolutionnaires. Il critique l’asservissement de l’homme noir à travers la religion (« Signs+Symbols ») et la corruption des politiciens (« Lifes As Violent As You Make It »). Il a du ressentiment. Il s’en prend au privilège blanc et il s’indigne du deux poids deux mesures, à en juger par ce vers issu de « Look What Out Stomachs Made Us Do », le plus commenté de l’album :
From Tigray to Palestine,
We facin’ cold facts.
If you not white with blue eyes,
Your suffering don’t matter.
Du Tigré à la Palestine,
On fait face à une dure réalité.
Si t’es pas blanc aux yeux bleus,
Ta souffrance ne compte pas.
Mais le désordre dont le rappeur parle est aussi intime. Sur Tigray Funk, comme ailleurs dans sa discographie, Sideshow paraît aussi violent et dévasté que sa contrée d’origine. Accroc à la drogue comme Charlie Parker autrefois (« Yardbird »), il se confie sur son addiction à toutes sortes de substances sur « My Chemical Romance », « ALoveNarcotic », et bien d’autres titres encore. Il parle d’amours sans amour (« Wretched Of The Earth »), aussi. Sa famille paraît dysfonctionnelle à souhait (Sideshow vend de la drogue à sa tante, morte depuis, et son cousin a tué quelqu’un, d’après « Almost Famous »). Sa communauté s’emploie à s’entretuer (« Solid Snake »). Et dans ce monde où les siens se sont réfugiés, les alentours de Washington D.C., la mort et la violence rôdent toujours, tout comme au Tigré. C’est un chaos constant, pour paraphraser le dernier titre.
Quant à la musique de Sideshow, elle est aussi heurtée que sa psyché. Avec des compères du même créneau, El Cousteau et Niontay, cet autre marmonneur du rap s’exprime sur une multitude de beats bancals, éclatés, remplis des détours et parés des atours expérimentaux attendus sur son label, 10K Global, celui de MIKE. Fournie par entre autres par Surf Gang, Tony Seltzer et Earl Sweatshirt (sous son pseudonyme randomblackdude), la musique est une collection de sons actuels, drumless, plugg, cloud rap, les plus prisés par les esthètes du rap de notre époque. Et elle est parsemée de samples bizarres, des citations poétiques ou philosophiques, voire d’un conte africain raconté en plusieurs parties sur de l’électronique tantôt chaotique, tantôt planante.
Chaque plage est courte, mais comme elles sont nombreuses, on trouve de tout sur Tigray Funk, une pluralité de styles, des changements de flow, du nihilisme et de la politique, de la violence et de la réflexion, du général et de l’intime, de l’amateurisme et de la sophistication. Soit tout ce qu’il faut pour en avoir fait l’un des premiers albums remarqués de l’année rap, au début de 2026.