MASTER P – Ghetto D
Sorti le 2 septembre 1997,
chez No Limit Records.
Au début des années 90, alors qu’il est encore disquaire, Percy Miller constate un décalage entre l’offre de rap de l’industrie du divertissement, et ce qu’attend son public de base, celui qui fréquente les rayons de son magasin : à savoir du gros gangsta rap qui tache. Ce constat, c’est le point de départ de l’incroyable épopée de No Limit Records. Quelques années plus tard, en 1997, alors qu’il est de retour dans sa Louisiane natale et qu’il sort son album de référence, Master P montre qu’il en a tiré la leçon. Celui-ci, en effet, s’intitule Ghetto Dope, et la pochette met en scène un accroc au crack en train de fumer sa substance. En tout cas, jusqu’à ce que, par autocensure, il ne soit renommé Ghetto D et que l’illustration ne soit dénaturée, ne montrant plus qu’un nuage de fumée, formé d’un assemblage hideux de tous les disques sortis par son label à succès.
Certains alors, outrés, s’échinent à dénigrer cet album, et avec lui l’ensemble des sorties No Limit. Et il faut bien admettre qu’ils ont des arguments. Tout d’abord, Ghetto D est trop long, Master P ayant maximisé la durée de quatre-vingt minutes disponibles sur CD, au point d’en rendre l’écoute proprement éreintante. Il ne ressemble même pas à un album, mais plutôt à une compilation. Pensant promotion avant de penser musique, le rappeur et entrepreneur surcharge ses morceaux d’invités, de façon privilégiée des membres de son label, dont ses frères C-Murder et Silkk the Shocker. Et puis, bien sûr, il y a les thèmes usés jusqu’à la corde, abordés plus que jamais sur le mode du cliché : l’argent, la weed, le deal de drogue, la dure survie dans le monde sans pitié du ghetto, les gangsters patibulaires, les ennemis qui veulent votre perte, le sexe et les femmes.
En homme d’affaire avisé, Master P a repéré tout ce qui marchait dans le hip-hop, il en a retenu toutes les formules et tous les sons, il en a noté toutes les routines et tous les passages obligés, et il les recycle. En moins bien, quelque part, mais en très bien quand même. Témoin « I Miss My Homies », un hommage aux amis morts qui sonne creux (bien qu’il soit inspiré par de véritables deuils, notamment celui de son frère Kevin), et qui pourtant est l’un des deux singles à succès issus de Ghetto D. Témoin aussi « Captain Kirk », cette version rénovée de « Captain Save A Hoe », où Master P va jusqu’à imiter le flow si particulier d’E-40, et où l’officier en question, ce dindon de la farce exploité par la première mère célibataire venue, devient le héros de Star Trek.
L’ombre de 2Pac plane, aussi, quand Master P joue au thug sensible sur « Missing You », « Goin’ Through Some Thangs » et « Only Time Will Tell », ou quand il recycle ses phases (le « they should ’ve killed me as a baby » de « Lord Knows », devenu « she shoulda killed me when I was a baby » sur « Come And Get Some »). Master P fait feu de tout bois. Il s’évade même du hip-hop quand il réinvente le « Rumors » de Timex Social Club sur « Stop Hatin' », pour en faire un titre cramé à l’encontre des « haters », ou quand il s’approprie la mélodie du « Missing You » de Diana Ross sur « Gangstas Need Love », ou celle du « Brandy » des O’Jays sur « I Miss My Homies ».
C’est à partir de là, quand elles critiquent ces pillages et ces stéréotypes, que les mauvaises langues se trompent. Car c’est faire peu de cas de l’humour qui se dégage de tout cela. Il faut quand même une sacrée dose d’esprit potache, en effet, pour transformer le fameux « making ’em clap to this » du « Eric B. Is President » d’Eric B & Rakim, en « make crack like this ». Critiquer ces détournements, se plaindre du vide des propos, c’est tout comprendre de travers. C’est assigner au hip-hop une mission, un discours, une éthique qui, au fond, lui ont souvent été imposés de l’extérieur. Master P, lui, fort de son expérience dans la drogue, traite du rap comme d’un business. Il n’est pas là pour satisfaire son égo d’artiste ou pour exalter son génie créateur, mais pour faire de l’argent. Son rôle, c’est de contenter le consommateur en lui donnant sa dose. Et celle-ci est forte, comme quand survient la voix rauque et survoltée de Mystikal, le plus possédé des artistes No Limit, ou le timbre de matrone de Mia X, cette mère maquerelle qui en remontre aux hommes.
Critiquer Master P, c’est passer à côté du fait majeur qui se déroule avec le succès du single « Make ‘Em Say Uhh! » et l’irruption de l’album tout en haut du Billboard : l’avènement du Sud. Pas celui d’Outkast et de Goodie Mob qui, arty et sophistiqué, satisfait encore les esthètes du Nord. Non, le vrai Sud. Avant Ghetto D, un autre album de Master P, The Ghettos Tryin to Kill Me!, a été un succès underground. Certains, purs et durs, pensent même qu’il est l’œuvre majeure de Percy Miller. Cependant, il est alors très marqué par le rap californien. Alors qu’à présent, réinstallé chez lui, à La Nouvelle-Orléans, entouré par tout son clan, Master P se pare des couleurs locales.
Entrainant, doté de ce son « bounce » incontestablement du cru, cet album de Master P représente sa ville. Avec le conclusif « Bourbans & Lacs », sur un sample de Marvin Gaye, un hymne à la voiture de type texan doublé d’un hommage à DJ Screw, Bun B et Pimp C alors méconnus, il s’enracine dans le terroir sudiste. En ne respectant rien, comme quand il évoque les cadavres encore tout chaud de 2Pac et de Biggie pour parler de ses armes, sur « Let’s Get ‘Em », en poussant le gangsta rap à son paroxysme, comme sur ce morceau-titre qui explique par le menu comment cuisiner du crack, en le rendant proprement absurde et en parsemant tout cela d’onomatopées, ses fameux « Uuhhh! », il annonce vingt ans au moins de musique rap à venir. Oui cet album est inégal, brinquebalant, interminable et bien trop chargé. Néanmoins avec Ghetto D, comme avec toutes les autres productions No Limit, Master P montre la voie. Master P est le futur.