KOUROSH YAGHMAEI – Gol-e Yakh
Sorti en 1973,
chez Ahange Rooz.
Réédité sous forme de compilation le 21 novembre 1991,
chez Caltex Records.
Quand dans leurs terres anglophones, nous aurons fini d’explorer la fantastique production rock du dernier siècle (c’est-à-dire jamais), nous pourrons passer à d’autres contrées. La plupart du temps, nous le savons, la copie ne vaut pas l’originale, les greffes ne prennent qu’à moitié. Mais il y a toujours, ici ou là, des plants de première qualité, dont la vigueur et l’éclat n’ont rien à envier aux œuvres dont elles s’inspirent. Prenons un grand pays, aujourd’hui encore au haut de l’actualité, un pays à l’histoire prestigieuse, à la civilisation millénaire. Difficile de l’imaginer à l’époque des mollahs, mais au milieu des années 70, juste avant la révolution islamique, l’Iran a son roi du rock.
Issu de la minorité zoroastrienne, Kourosh Yaghmaei importe alors le rock psychédélique anglo-américain dans ses contrées. Et il frappe fort dès son premier album, Gol-e Yakh (fleur de glace, en farsi), lui-même porté par le succès du single éponyme, en Iran, mais aussi à l’étranger. Il n’est pas illogique que « Gol-e Yakh » ait touché un large public. Écrit par un ami poète de Yaghmaei, il s’agit d’une jolie ballade, d’une chanson d’amour triste, écrite dans une langue délicate. En plus d’être magnifique, ce morceau est le plus consensuel de l’album (ou plutôt, de sa version compilatoire et enrichie, rééditée bien plus tard par le label Caltex Records). C’est un petit bijou très pop, avec son charmant piano et la mélodie dépouillée entonnée avec mélancolie par la jolie voix du chanteur.
Mais d’autres moments sont plus rock, et soulignent bien davantage tout ce que le chanteur et musicien doit aux expériences psychédéliques du monde occidental. Sur des titres souvent longs, avec un usage marqué des effets stéréo, un gros attirail musical est déployé : orgue, clavecin, violoncelle, harmonica, xylophone, percussions savantes, mellotron ou autres instruments approchants, et bien sûr des guitares, toutes sortes de guitares, des guitares wah-wah funky, des guitares aux arpèges country, des guitares planantes à la Pink Floyd, des guitares promptes aux solos.
Mais Kourosh Yaghmaei n’en demeure pas moins un Persan, formé à l’origine, avant de découvrir le rock occidental, aux instruments et à la musique traditionnelle de son pays. Et cela s’entend. Il chante, dans sa langue, de la poésie persane. Et l’intonation orientale est très perceptible quand il fait trainer ses syllabes, quand des chœurs reprennent ses propos (« Rayhan (Azari) », « Havar Havar ») ou quand il lance un long dialogue de guitares sur fond de percussions (« Shirin Joun »).
Le régime du Shah ne tolère alors que modérément la musique de Kourosh Yaghmaei, pourtant bien inoffensive avec ses jolis poèmes. Mais quand viendra le temps des barbus, ce sera pire. Le chanteur et musicien devra faire profil bas. Son nom sera banni des médias, sa musique des antennes, il sera interdit de concert et les influences occidentales devront s’effacer de ses sorties. Il ne fera jamais fait bon s’inspirer de la culture du Grand Satan, dans la nouvelle théocratie.
Cependant, même si Kourosh Yaghmaei choisira de ne pas s’exiler, il restera populaire auprès de la diaspora iranienne. Et bien plus tard, quelques labels avertis comme Now-Again, la filiale de Stones Throw Records, entreprendront de rééditer ses travaux. Bien leur en prendra, car cette musique splendide coincée entre pop et rock, installée pile entre l’Orient et l’Occident, mérite encore d’être célébrée dans ce monde de l’ouest où elle a puisé une part essentielle de son inspiration.