GENE CLARK – No Other

GENE CLARK – No Other

Sorti en octobre 1974,
chez Asylum Records.

Au milieu des années 70, cela fait un moment que Gene Clark s’est dissocié des Byrds. Membre fondateur de la bande, il est celui qui l’a poussée à composer ses titres plutôt qu’à chanter ceux de Dylan, et il est le co-auteur du morceau de bravoure du groupe, « Eight Miles High ». Cependant, c’est en solo qu’il poursuit sa carrière. Et si ses sorties sont admirables, s’il montre toujours la voie, par exemple avec Doug Dillard et leur country rock, il n’est pas toujours reconnu à sa juste valeur.

D’autant plus qu’à la même époque, c’est toute la scène rock californienne dont il est issu qui semble en déshérence. Son ancien groupe n’existe plus, et si en 1973 les Byrds tentent de revenir dans leur formation originale avec un album sobrement intitulé The Byrds, celui-ci est un four. De grandes chansons y figurent néanmoins, et il se trouve que celles-ci, « Full Circle » et « Changing Heart », sont signées Gene Clark. C’est suffisant pour que David Geffen investisse sur ce dernier, et qu’il lui accorde la somme de cent mille dollars pour enregistrer son prochain album solo.

Epaulé par Thomas Jefferson Kaye, un producteur aussi défoncé et halluciné que lui, l’Oyseau met cet argent à profit : il s’emploie à réaliser ses rêves musicaux les plus fous. La première plage, « Life’s Greatest Fool », fait illusion. C’est une chanson country rock dans le style dépouillé qu’on lui a connu sur le très bon album White Light (tout juste note-t-on, en cours de route, en avant-goût de ce qui vient, l’adjonction d’un chœur gospel). Mais après, Gene Clark met le paquet. No Other recourt à une débauche d’orchestration, à une profusion d’instruments (guitares de toutes sortes, mandoline, violon, violoncelle, orgues et autres claviers, etc.), et d’autres chœurs, plus exubérants encore. Et le tout s’étale sur des chansons de durées inhabituellement longues.

Quand David Geffen entend ce que Gene Clark a fait avec ses sous, il est horrifié. Il saborde alors la promotion de ce disque, lequel sera un désastre commercial et critique. Le chanteur, qui y avait mis toute son âme, sera dévasté par cet insuccès, et cet album sera son dernier. Il trainera sa peine, divorçant de sa femme, celle-là même à laquelle est dédiée la dernière plage, « Lady Of The North ». Et en 1991, il disparaitra dans l’oubli, emporté par les excès d’alcool et de drogue.

Comme toujours, le temps fera son œuvre. Des esprits éclairés, notamment Ivo Watts-Russell du label 4AD, vanteront les qualités de l’album. Et à partir des années 2000, plusieurs rééditions feront réapparaitre ce chef-d’œuvre disparu. Mais avant, No Other est vu comme un produit de la décadence d’un rock californien dévasté, dans les années 70, par la surconsommation de cocaïne.

Et pourtant, ce sont des choses presque triviales qu’y chante Clark. Ce sont de jolis morceaux poétiques et évocateurs (« Silver Raven »), des réflexions philosophiques sur l’amour, l’existence et les mirages de la vie (« Life’s Greatest Fool », « No Other », « Some Misunderstanding », « The True One »), en plus de grandes giclées cosmiques et psychédéliques (« Strengths Of Strings »), du beau conte triste d’une femme asservie par l’amour, ou peut-être par les drogues (“From A Silver Phial”), et de cette complainte adressée à une épouse qui l’a fui (« Lady Of The North »).

Et s’il est une chose que révèle la principale réédition, celle de 2003, c’est qu’au-delà de ce barnum musical, Clark a écrit de grandes, de très grandes chansons. Les versions bonus, plus dépouillées, le confirment. L’orchestration employée n’est pas de l’esbroufe. Elle est, au contraire, une façon de magnifier un formidable matériau de départ, de montrer avec un éclat inédit, avec une insolence nouvelle, avec la magnificence de cette dinguerie qu’est « Strength Of Strings », ou l’époustouflant « Some Misunderstanding », à quel point l’ancien Byrds a été un géant.

Il n’y a pas d’autres œuvres comme No Other. Il n’est pas de ces albums perdus qu’on présente comme des classiques, alors qu’ils ne sont que solides. Il n’est pas de ces disques qu’on vante seulement parce qu’ils ont été dédaignés, ou que leur auteur a connu un destin tragique. Non, c’est bien plus que cela : en réalité, No Other est l’un des plus grands albums jamais enregistrés.

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